Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/423

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page, me faisant le meilleur traitement du monde. Un mois après dom Félix commença à me porter une si bonne affection qu’il me découvrit toutes ses amours, me disant qu’il avait été fort bien traité de sa dame au commencement, mais que depuis elle s’était lassée de le favoriser, et que la cause venait de ce que je ne sais qui lui avait parlé d’une maîtresse qu’il avait eue en son pays, et que les amours qu’il faisait avec elle n’étaient que pour passer son temps jusqu’à ce que les affaires, pour lesquelles il était à la cour, fussent achevées. — Et n’y a point de doute, me disait le même Félix, que je le commençai seulement à cette intention qu’elle dit ; mais maintenant Dieu sait s’il y a chose en ce monde que j’aime davantage.

Vous pouvez penser, ô belles nymphes, ce que je sentis oyant ceci ; mais avec toute la dissimulation qui m’était possible, je lui répondis : — Il vaudrait beaucoup mieux, monsieur, que la dame se plaignît de vous à juste cause et qu’il fût ainsi comme elle dit : car si cette autre que vous serviez auparavant n’avait mérité que vous la missiez en oubli, vous lui faites un très-grand tort.

Dom Félix me répondit : — L’amour que maintenant je porte à ma Célia, ne me permet de le penser ainsi ; mais au contraire, il m’est avis que je me fis grand tort moi-même, mettant mes premières amours en autre endroit qu’en elle.

— De ces deux torts, lui répondis-je, je sais bien lequel est le pire… Il me semble que votre pensée ne se devrait diviser en cette seconde passion, puisqu’elle est tant obligée à la première.

Dom Félix me répondit en soupirant, et me donnant de la main sur l’épaule :

— Ô Valerio, que tu es plein de discrétion et quel bon conseil me donnes-tu, si je le pouvais prendre ! Allons-