Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/439

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élégance avaient tous ses dehors, chacun s’imaginait qu’il était le fils de quelque grand seigneur. Et voyant que l’heure de dormir était venue, la dame de Belmonte prit Gianetto par la main et lui dit : « Allons nous reposer. » Ils allèrent dans la chambre, et dès qu’ils furent assis, voici venir deux damoiselles avec le vin et les confitures. Ils burent et mangèrent, puis s’en allèrent au lit, et à peine furent-ils au lit que Gianetto s’endormit, la dame étant déshabillée et couchée à côté de lui. Bref, il ne s’éveilla pas de toute la nuit. Et quand le matin fut venu, la dame se leva, et sur-le-champ ordonna de faire décharger le navire. Après la troisième heure, Gianetto se réveilla, chercha la dame et ne la trouva pas ; s’étant mis sur son séant, il vit qu’il était grand jour ; alors il se leva et commença à avoir grand’honte. On lui donna un cheval et de l’argent pour ses dépenses, en lui disant : « Va ton chemin ; » et, pris de vergogne, il partit sur-le-champ triste et mélancolique.

Il ne s’arrêta pas qu’il ne fût à Venise ; arrivé là, il se rendit de nuit à la maison du même ami qui, dès qu’il l’aperçut, s’écria avec la plus vive surprise : « Mon Dieu ! que signifie ceci ? »

— Je suis perdu, répondit Gianetto. Maudite soit la fortune qui m’a fait venir en ce pays !

— Certes, tu peux bien la maudire, lui dit l’ami, car tu as ruiné messire Ansaldo qui était le plus grand et le plus riche marchand de la chrétienté : et ta honte doit être plus grande que le mal dont tu es cause.

Gianetto se tint caché plusieurs jours chez son ami : ne sachant que faire ni que dire, il fut sur le point de s’en retourner à Florence sans dire un mot à messire Ansaldo ; enfin pourtant, il se décida à aller le trouver. Dès que messire Ansaldo le vit, il se leva, et, courant l’embrasser, lui dit : « Sois le bienvenu, mon fils ! » Et