Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/46

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le charnier chrétien par une tuerie de treize siècles.

En donnant à la conduite de Shylock ce mobile qui suscite les héros, le patriotisme, en lui fournissant pour excuses, non-seulement ses griefs personnels, mais les griefs séculaires de tout un peuple, Shakespeare a d’avance amnistié le juif. — Doutez-vous encore que cette amnistie ait été préméditée par le poëte ? Hésitez-vous encore à croire qu’il ait voulu nous montrer dans l’acharnement du juif la conséquence fatale d’une légitime rancune ? Eh bien, votre incertitude va disparaître. Écoutez la conversation que l’auteur a ménagée entre Shylock et son ami Tubal, et vous reconnaîtrez avec quelle logique profonde il a soudé la ruine d’Antonio à l’enlèvement de Jessica :

— Votre fille a dépensé à Gênes, m’a-t-on dit, quatre-vingts ducats en une nuit.

— Tu m’enfonces un poignard ; je ne reverrai jamais mon or. Quatre-vingts ducats d’un coup ! Quatre-vingts ducats !

— Il est venu avec moi de Venise des créanciers d’Antonio, qui jurent qu’il ne peut manquer de faire banqueroute.

— j’en suis ravi. Je le harcèlerai, je le torturerai. J’en suis ravi !

— Un d’entre eux m’a montré une bague qu’il a eue de votre fille pour un singe.

— Malheur à elle ! Tu me tortures, Tubal ! C’était ma turquoise ! Je l’avais eue de Lia, quand J’étais garçon. Je ne l’aurais pas donnée pour une forêt de singes !

Remarquez ce trait magistral ajouté ici par une brusque inspiration. Maintenant ce n’est plus seulement le père qui souffre dans Shylock, c’est l’amant. Voilà l’ombre de Lia, la chère morte, qui apparaît ici, comme pour exciter le juif à la vengeance.