Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/465

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prise de cette sentence, Rosalinde se couvrit du bouclier de son innocence, et s’enhardit à se justifier en termes respectueux ; mais Thorismond ne voulut pas entendre raison, et aucun des pairs n’osa intercéder pour Rosalinde. Tandis que tous restaient muets et que Rosalinde restait interdite, Alinda, qui l’aimait plus qu’elle-même, se jeta à genoux et implora son père :

« Puissant Thorismond, si j’ai tort d’intercéder pour mon amie, que la loi de l’amitié soit l’excuse de ma hardiesse. Rosalinde et moi, nous avons été élevées ensemble dès notre enfance et nourries dans une familiarité si intime que l’habitude a fait de notre union un besoin de nature, et qu’ayant deux corps, nous n’avons qu’une âme. Ne vous étonnez donc pas si, voyant mon amie en détresse, je me trouve tourmentée de mille chagrins. Quant à la vertueuse innocence de ses pensées, elle est telle qu’elle peut défier le dévouement même et désarçonner le soupçon. Je vous laisse juger par vos propres yeux de son obéissance envers Votre Majesté. Depuis l’exil de son père, n’a-t-elle pas dévoré patiemment toutes ses douleurs ? En dépit de la nature, ne vous a-t-elle respectueusement honoré comme son père d’adoption, sans prononcer une parole de mécontentement, sans concevoir une pensée de vengeance ? Sa sagesse, sa retenue, sa chasteté et ses autres précieuses qualités, je n’ai pas besoin de les décrire. Il ne me reste plus qu’à conclure en un mot : elle est innocente. Si le sort a suscité quelque personne assez envieuse pour ternir Rosalinde d’un soupçon de trahison, qu’elle soit confrontée avec elle et qu’elle produise des témoins à l’appui de son accusation. La preuve faite, que Rosalinde meure, et Alinda elle-même se chargera de l’exécution. Si personne n’ose garantir cette délation de ses desseins, faites justice, monseigneur, c’est la gloire d’un roi, et rendez-lui votre