Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/472

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gagner. Ganimède, qui avait toujours dans sa pensée le souvenir de Rosader, demanda à Coridon pourquoi ce jeune berger paraissait si triste.

— Ah ! monsieur, dit Coridon, le gars est amoureux.

— Comment, dit Ganimède, est-ce que les bergers peuvent aimer ?

— Oui, répondit Montanus, aimer et suraimer, autrement tu ne me verrais pas si pensif. L’amour est aussi précieux aux yeux d’un berger qu’au regard d’un roi, et nous autres campagnards, nous nous plaisons à l’affection autant que le plus fier courtisan.

— D’où vient donc, repartit Ganimède, que l’amour étant si doux, tu aies l’air si triste ?

— C’est que, dit Montanus, celle que j’aime est cruelle et que, tout en ayant la courtoisie dans le regard, elle a le dédain au bout des lèvres.

— Qu’a-t-elle donc au fond du cœur, dit Aliéna ?

— Des désirs, du moins je l’espère, madame, ou autrement mon espoir serait perdu : et la désespérance en amour, c’est la mort.

Tandis qu’ils devisaient ainsi, le soleil étant sur le point de se coucher et les brebis n’étant point encore parquées, Coridon pria Aliéna de rester assise avec son page jusqu’à ce que Montanus et lui eussent logé leurs moutons pour la nuit. Puis il partit avec son camarade et enferma les troupeaux dans leurs parcs. Ensuite revenant près d’Aliéna et de Ganimède, il les conduisit à sa pauvre cabane. Là Montanus les quitta ; les voyageuses allèrent se reposer et dormirent aussi profondément que si elles avaient été à la cour de Thorismond. Le lendemain matin, dès qu’elles furent levées, Aliéna, résolue à fixer là sa résidence, conclut, par l’entremise de Coridon, un marché avec le propriétaire et devint ainsi maîtresse de la ferme et du troupeau. Elle se vêtit en