Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/479

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de ses fautes passées, et à voyager dans tous les parages jusqu’à ce qu’il eût trouvé son frère Rosader, à qui retourne mon récit.

Quoi que fît Rosader, quelque part qu’il allât, la vivante image de Rosalinde restait dans son souvenir ; il nourrissait sa pensée des douces perfections de sa bien-aimée et prouvait qu’il était, comme l’aigle, oiseau de noble race, en contemplant la beauté suprême aussi fixement que celui-ci regarde le soleil. Un jour entre autres, trouvant une occasion propice et un lieu favorable, désireux de révéler ses abois aux bois, il grava, avec son couteau, sur l’écorce d’un arbre à myrrhe cette jolie appréciation des perfections de sa maîtresse :

De tous les oiseaux chastes le phénix est le plus rare,
De toutes les bêtes fortes le lion est le premier,
De toutes les fleurs suaves la rose a la plus suave odeur,
De toutes les vierges belles ma Rosalinde est la plus belle.

De tous les oiseaux fiers Jupin préfère l’aigle,
Du joli monde ailé Vénus distingue la colombe,
De tous les arbres Minerve aime le mieux l’olivier,
De toutes les nymphes Rosalinde est ma favorite.

De tous ses dons sa sagesse charme le plus,
De toutes ses grâces la vertu est sa seule fierté.
Pour tous ses charmes ma vie et ma joie sont perdues.
Si Rosalinde est rigoureuse et cruelle.

Aliéna et Ganimède, forcés par l’ardeur du soleil à chercher un abri, arrivèrent, par un heureux hasard, à l’endroit même où l’amoureux veneur enregistrait sa passion mélancolique. Elles remarquèrent le soudain changement de sa physionomie, ses bras croisés, ses soupirs douloureux ; elles l’entendirent maintes fois appeler brusquement Rosalinde qui, pauvre âme ! était aussi ardemment embrasée que lui-même, mais qui couvrait ses souffrances sous les cendres d’une honorable réserve. Sur quoi,