Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/481

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c’est devant la châsse de cette déesse que je prosterne toutes mes dévotions ; elle est la plus belle de toutes les belles, le phénix de tout son sexe et l’idéal de toute terrestre perfection.

— Pourquoi, gentil chasseur, puisqu’elle est si belle et que tu es si amoureux, pourquoi y a-t-il un tel trouble dans tes pensées ? Peut-être ressemble-t-elle à la rose embaumée, mais couverte d’épines ? Peut-être ta Rosalinde est-elle aimable, mais cruelle, pleine de grâce, mais farouche, prude sans sagesse et dédaigneuse sans raison.

— Oh ! berger, si tu connaissais sa personne, parée de l’excellence de toutes les perfections, ce port où les grâces abritent les vertus, tu ne proférerais pas un tel blasphème contre la belle Rosalinde. Mais, malheureux que je suis, j’ai, comme Ixion, fixé mon amour sur Junon, et je n’embrasserai, je le crains, qu’un nuage. Ah ! berger, j’ai aspiré à une étoile, mes désirs se sont élevés au-dessus de ma condition, et mes pensées au-dessus de mes destins. Paysan, j’ai osé contempler une princesse, dont le rang est trop élevé pour se mésallier à de si infimes amours.

— Allons, chasseur, fit Ganimède, reprends courage. L’amour plonge aussi bas qu’il plane haut. Cupido vise aux guenilles aussi bien qu’aux manteaux. Le regard d’une femme n’est pas attaché à l’aigrette des dignités. Rassure-toi : jamais faible cœur ne conquit belle dame. Mais où est Rosalinde, à présent ? à la cour ?

— Hélas ! non, elle vit je ne sais où, et c’est là ma douleur ; bannie par Thorismond, et c’est là mon enfer. Car si je pouvais trouver sa personne sacrée et porter devant le tribunal de sa pitié la plainte de ma passion, je ne sais quel espoir me dit qu’elle m’honorerait de quelque faveur, et cela suffirait à compenser toutes mes misères passées.