Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/487

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ROSALINDE.

— Les amants libertins arment leurs supplications traîtresses de larmes, — de vœux, de serments, de tendres regards, de pluies d’or ; — mais quand leur affection est mise à l’épreuve, — un cœur crédule est trahi par leurs subtils faux-fuyants ! — Ainsi l’oreille complaisante aspire l’amorce empoisonnée ; — ainsi le cœur se nourrit de maux éternels ; — ainsi la pensée même se rassasie de déceptions ; — ainsi les yeux se laissent aveugler par des charmes subtils, — Les regards passionnés, les soupirs qui se déchaînent si douloureusement, — la rosée de pleurs que verse une duplicité profondément hypocrite, — ne seront jamais que des moyens impuissants — contre une beauté qui s’attache à la sagesse et à la sincérité. — Oh ! Rosader, sois donc sage, — car Rosalinde se refuse à une folle pitié !

ROSADER.

— Je te supplie, Rosalinde, par ces doux regards — qui éclipsent le soleil dans sa splendeur, l’aurore dans sa clarté, — par ces joues si douces où s’embusque l’amour — pour baiser les roses de l’année printanière. — Je t’invoque, Rosalinde, par des plaintes déchirantes — que ne simulent ni trahison ni trompeuse hypocrisie, — mais que provoque une douleur inexprimable ! — Douce nymphe, sois indulgente, et favorise-moi d’un sourire. — Puissent, à ce prix, les cieux préserver des aliments funestes — tes troupeaux à jamais prospères ! Puisse, à ce prix, l’été prodiguer — les trésors de sa splendide opulence — pour engraisser tes moutons, citoyens de la prairie ! — Oh ! cesse d’armer de dédains ton front adorable. — L’oiseau a son bec, le lion a sa queue, — mais l’amant n’a que des soupirs et d’amères lamentations — pour assaillir l’idéale forteresse du sentiment. — Oh ! Rosalinde, sois indulgente, car Rosalinde seule est belle.

ROSALINDE.

— La flamme rend malléable l’acier le plus dur.

ROSADER.

— Et Rosalinde, ma bien-aimée, elle qui est plus douce que l’agneau, — ne laisserait pas enflammer son tendre cœur par des soupirs !

ROSALINDE.

— Si les amants étaient sincères, les femmes les croiraient plus souvent.

ROSADER.

— Sincérité, respect et honneur guident mon amour.

ROSALINDE.

— Je voudrais bien m’y fier, mais je n’ose m’y risquer.

ROSADER.

— Oh ! pitié, douce nymphe ! — Mets-moi seulement à l’épreuve !

ROSALINDE.

— Je voudrais résister, mais je ne sais pas pourquoi.

ROSADER.

— Oh ! Rosalinde, sois indulgente, car les temps changeront : — ton vi-