Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/84

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LUCETTE.

— Elle fait la dégoûtée ; mais elle serait charmée — d’avoir à se fâcher d’une autre lettre.

Elle sort.

JULIA.

— Plût à Dieu que je fusse même fâchée de celle-ci ! — Oh ! odieuses mains, qui avez déchiré de si tendres paroles ! — Perfides guêpes, c’est donc pour butiner ce doux miel, — que vous avez lacéré de vos dards l’abeille qui le produit !

Elle ramasse quelques-uns des morceaux de papier.

— Pour réparation, je veux baiser tous ces fragments ! — Voyez, ici est écrit : Bonne Julia !… Méchante Julia ! — Pour te punir de ton ingratitude, — je vais broyer ton nom contre ces pierres, — et mettre tes mépris sous mes pieds dédaigneux !

Elle jette à terre le fragment.

— Voyez, ici est écrit : Protée blessé d’amour ! pauvre nom blessé ! — je veux te donner un lit — dans mon sein, jusqu’à ce que ta plaie soit complètement guérie : — tiens, je la panse avec ce baiser souverain.

Elle baise le fragment et le met dans sa gorgerette.

— Mais voici Protée écrit deux ou trois fois : — reste calme, bon vent, ne fais pas envoler un seul mot, — laisse-moi retrouver toutes les lettres de cette lettre, — excepté celles de mon nom ! Celles-là, qu’un tourbillon les emporte — sur un roc hérissé, terrible, à pic, — et les précipite dans la mer en rage ! — Là ! voici en une seule ligne son nom écrit deux fois : — Le pauvre Protée délaissé, le passionné Protée… — à la charmante Julia : ce mot-là, je vais le déchirer, — et pourtant non, il l’a si gentiment — accouplé à son nom plaintif ! — Je vais les plier l’un sur l’autre, comme ceci. — Maintenant baisez-vous, embrassez-vous, étreignez-vous, faites ce que vous voudrez !