Page:Siefert - Rayons perdus.djvu/8

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Ce livre, je l’ai lu des premiers, & le charme que j’y ai trouvé d’abord, c’est celui de la sincérité.

Communément les femmes qui écrivent en vers ont pour premier soin de se déguiser, de se transformer. Elles jouent la poésie, si l’on veut bien me passer ce mot de théâtre & de carnaval, en « travesti », se croyant apparemment plus à l’aise sous un costume qui n’est pas le leur. Pour quelques-unes c’est affaire d’imitation, les modèles parlant généralement & même presque universellement au masculin. En France, constatons-le, la Poésie est un art d’hommes : une demoiselle, des mieux élevées & du meilleur monde, ne craint pas de s’exposer au piano devant une foule ; elle n’hésite pas à répéter devant une assemblée souvent aussi nombreuse que le public d’une salle les accents passionnés d’une Desdemone, ou d’une Rachel (J’ai su tromper les yeux d’un père…) ; elle osera même aller faire une copie au Louvre et dresser son chevalet parmi les rapins. Mais publier des vers chez un éditeur, c’est-à-dire faire vendre un livre dans une boutique à une demi-lieue de chez soi, cela ne se fait pas, cela est mal vu. Aussi les femmes, en petit nombre, qui s’y risquent, se limitent-elles par concession aux sentiments généraux & banals : on est la Muse de la Patrie ; on chante la religion, la nature, la famille, la paix du foyer. Quant à parler en son propre nom, quant à rhythmer ses douleurs et ses espérances, ses propres sentiments et ses propres pensées, qui l’oserait ? Il faut un rare courage pour affronter cette digue si puissante en France,