Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/100

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ment, c’étoit plutôt une certaine fumée épaisse ; car, étant sorti de là avec grande peine, je ne trouvai mes habits aucunement mouillés.

Ma curiosité n’étant pas encore assouvie, je passai plus outre, pour voir quelque chose de nouveau. J’aperçus plusieurs personnages qui tiroient une grosse corde à reposées, et suoient à grosses gouttes, tant leur travail étoit grand. Qui sont ces gens-là ? que font-ils ? demandai-je à un homme habillé en ermite qui les regardoit. Ce sont des dieux, me répondit-il avec une parole assez courtoise ; ils s’exercent à faire tenir la sphère du monde en son mouvement ordinaire. Vous en verrez tantôt d’autres, qui se reposent maintenant, les venir relever de leur peine. Mais comment, ce dis-je, font-ils tourner la sphère ? N’avez-vous jamais vu, reprit-il, une noix percée et un bâton mis dedans avec une corde, qui fait tourner un moulinet quand on la tire ? Oui-da, lui répondis-je, lorsque j’étois petit enfant, c’étoit-là mon passe-temps ordinaire. Eh bien, dit Termite, représentez-vous que la terre, qui est stable, est une noix ; car elle est percée de même, par ce long travers que l’on appelle l’essieu, qui va d’un pôle à l’autre, et cette corde-ci est attachée au milieu ; de sorte qu’en la tirant l’on fait tourner le premier ciel, qui, en certains lieux, a des créneaux qui, se rencontrant dans les trous d’un autre, le font mouvoir d’un pas plus vite, ainsi qu’il donne encore le branle à ceux qui sont après lui. Faites une petite promenade ici proche, et vous verrez un autre secret.

Je tournai du côté qu’il me montra à l’instant, et, au travers d’un endroit des cieux tout diaphane, je vis des femmes qui ne faisoient que donner un coup de main sur un des cercles et les faisoient tourner comme des pirouettes.

Un désir me venant alors de m’en aller à la terre, je demandai le chemin à l’ermite, et lui aussitôt me fit prendre à deux mains la corde que tenoient les dieux, et je me laissai couler jusques au bas, où je me gardai bien d’entrer dans une grande ouverture où elle passoit ; car, pour éviter ce précipice, je ne sais de quelle façon l’air me soutint, dès que j’eus remué mes bras, comme si c’eussent été des ailes. Je prenois plaisir à voler en cette nouvelle façon, et ne m’arrêtai point jusques à tant que je fus las.