Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/109

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taisie du monde ne connoissent pas cet abus. Ils tinrent plusieurs discours assez ingénieux et assez agréables sur le sujet du songe, et enfin ils arrivèrent à un fort beau château, qui appartenoît à ce gentilhomme bourguignon, duquel Francion reconnut, mieux qu’il n’avoit encore fait, la qualité éminente et les grandes richesses par un assez bon nombre de gens qui lui portoient beaucoup de respect, et par les meubles somptueux du logement.

Après qu’il eut soupé, son hôte le conduisit dans une chambre, où, dès l’heure même, il voulut à toute force qu’il se couchât, parce qu’il lui étoit besoin de repos ; lui ayant fait débander la plaie qu’il avoit à la tête, et ôter les onguens que le barbier y avoit appliqués, il y fit mettre d’un certain baume très-exquis que l’on lui avoit apporté de Turquie, et qui remédioit en peu de temps à toutes sortes de blessures. Vous me promîtes hier au soir dans la taverne, lui dit-il après, de m’apprendre sans fiction qui vous êtes et de me conter vos plus particulières aventures. Maintenant que nous sommes de loisir, vous vous rendrez quitte de cela envers moi, s’il vous plaît. Monsieur, dit Francion, je serois le plus ingrat du monde, si je ne vous accordois tout ce que vous me sçauriez demander ; car véritablement vous me traitez avec une courtoisie des plus remarquables du monde. Ce m’est un grand bonheur d’avoir rencontré un homme qui ne veut que des paroles pour récompense des plaisirs qu’il me fait ; je m’en vais donc vous satisfaire au mieux qu’il me sera possible. Son hôte s’étant alors assis sur une chaire proche de son lit, il poursuivit en cette façon :

Puisque nous avons le temps à souhait, il ne sera pas mauvais que je vous dise premièrement quelque chose de mon père : son nom étoit La Porte, son pays étoit la Bretagne, sa race étoit des plus nobles et des plus anciennes, et sa vertu et sa vaillance si notables, qu’encore qu’il ne soit point parlé de, lui dans les histoires de France, à cause de la négligence et de l’infidélité des auteurs de ce siècle, l’on ne laisse pas de sçavoir quel homme c’étoit, et en combien de rencontres et de batailles il s’est trouvé pour le service de son prince. Ayant passé ses plus belles années auprès des grands, où il voyoit que sa fortune n’égaloit pas son mérite, il s’en retira enfin tout dépité, et vint demeurer en sa patrie, où il possédoit