Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/116

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faire ; et certes c’étoit sa coutume de passer par-dessus, et de croire pourtant qu’il n’y avoit personne qui l’entendît si bien que lui.

La première fois que mon père l’alla voir, il le prit d’abord pour un crieur de trépassés, le trouvant sur sa porte sans aucune suite, et lui pensa demander qui étoit mort au quartier. Mais un jeune homme bien brave, venant parler à lui, lui fit une profonde révérence, ce qui lui donna à connoître que c’étoit le maître du logis. Il s’enquêta qui étoit ce jeune muguet, et l’on lui apprit que c’étoit le clerc de monsieur, qui de palefrenier étoit venu à ce degré où il ne s’oublioit pas à jouer de la harpe.

Pour ce coup-là le conseiller ne fit rien paroître à mon père de son humeur bizarre ; mais une autre fois il lui en montra une partie, car il lui dit fort bien, comme il lui racontoit son fait, qu’il étoit un ignorant, qu’il ne sçavoit ce qu’il vouloit dire, et lui amenât son procureur, pour lui mieux expliquer son affaire.

Étant retourné le visiter quelques jours après, il s’aperçut qu’il avoit une épée ; je ne sçais quelle fantaisie lui avoit pris à l’heure même de ne vouloir pas que l’on en portât chez lui, non plus que des éperons au palais : tant il y a qu’il ôta incontinent une vieille hallebarde enrouillée d’un râtelier, qui étoit en sa salle basse, et, la brandissant au poing, se vint mettre en son perron sur son quant à moi, comme s’il eût voulu boucher le passage. Mon père lui ayant demandé pourquoi il faisoit cela, il lui dit que, le voyant entrer en sa maison avec des armes, il croyoit qu’il la voulût prendre d’assaut, et qu’il désiroit la défendre.

Ceci n’étoit qu’une matière de risée ; mais il avoit bien d’autres choses qui faisoient maudire à mon père l’heure qu’il avoit commencé de plaider ; et enfin, quoi que lui conseillât son avocat, il s’en alla trouver son beau-père auquel il parla de s’accorder à telle composition qu’il voudroit. Mon Dieu ! je vous supplie, lui dit-il, retirons-nous à la hâte de ce gouffre, où nous nous sommes imprudemment jetés ; autrement nous y serons engloutis. Pour moi, j’aimerois autant être en enfer que de plaider ; et je pense que le plus grief supplice que l’on ait inventé pour les damnés, c’est de semer bien du discord entre eux, et de leur faire recevoir des