Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/125

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dans-là ; il ne faut qu’aller à la rue Saint-Jacques, l’on y verra leurs œuvres, et l’on y apprendra qui ils sont.

Mais, encore que notre maître commît une semblable sottise, et qu’il eût beaucoup de vices insupportables, tout ce que nous étions d’écoliers nous n’en recevions point d’affliction, comme de voir sa très-étroite chicheté, qui lui faisoit épargner la plus grande partie de notre pension pour ne nous nourrir que de regardeaux[1]. J’appris alors, à mon grand regret, que toutes les paroles qui expriment les malheurs qui arrivent aux écoliers se commencent par un P, avec une fatalité très-remarquable ; car il y a pendant, peine, peur, punition, prison, pauvreté, petite portion, poux, puces et punaises, avec encore bien d’autres, pour lesquelles rechercher il faudroit avoir un dictionnaire et bien du loisir.

À déjeuner et à goûter, nous étions à la miséricorde d’un méchant cuistre qui, pour ne nous point donner notre pitance, s’en alloit promener, par le commandement de son maître, à l’heure même qu’elle étoit ordonnée, afin que ce fût autant d’épargné, et que nous écoulassions jusques au dîner, où nous ne pouvions pas nous recourre ; car l’on ne nous bailloit que ce que l’on vouloit bien que nous mangeassions. Au reste, jamais l’on ne nous présentoit point de raves, de salade, de moutarde, ni de vinaigre, craignant que nous n’eussions trop d’appétit. Hortensius étoit de ceux qui aimoient les sentences que l’on trouvoit écrites au temple d’Apollon ; et principalement il estimoit celle-ci : Ne quid nimis[2], laquelle il avoit écrite au-dessus de la porte de sa cuisine, pour faire voir qu’il n’entendoit pas que l’on mît rien de trop aux banquets que l’on y apprêteroit.

Eh Dieu ! quelle piteuse chère, au prix de celle que faisoient seulement les porchers de notre village ! Encore, disoit-on, que nous étions des gourmands, et falloit-il mettre la main dans le plat l’un après l’autre. Notre pédant faisoit ses mignons de ceux qui ne mangeoient guère, et se contentoient d’une fort petite portion qu’il leur donnoit. C’étoient

  1. Manger des regardeaux, n’avoir rien à manger sur la table et se regarder l’un l’autre ou regarder manger les autres. Curiositez françoises d’Oudin.
  2. Terent. Andria, v. 61.