Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/130

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préparatifs sur la table que mes gâteaux, dont il ne me donna pas une miette à manger, tant il fut vilain. Voyez un peu comme il sçavoit bien pratiquer les ordonnances de la lésine, friponnant sur ses disciples pour festoyer ses amis. Vous en aurez, monsieur le raquedenaze[1], ce dis-je en moi-même, dussé-je avoir la salle ; je vous servirai d’un plat de mon métier.

L’occasion de me venger s’offrit peu après à souhait, Le père d’un de mes compagnons lui avoit fait présent d’un pâté de lièvre, qu’il avoit dit être bon la première fois qu’il en avoit tâté à notre table ; car il se plaisoit, je pense, à manger devant nous ce qu’il avoit d’exquis, afin de nous faire enrager d’envie, et même il n’en donna pas au fils de celui qui le lui avoit envoyé. J’ouïs qu’il commanda de le porter en son étude, parce qu’il en faisoit autant d’état que de ses livres, aimant autant la nourriture de son corps que celle de son esprit. Ce lieu, où il l’enferma, n’étoit entouré que de planches à demi déboîtées, et couvertes d’un côté et d’autre de vieille natte que je décousis en son absence ; et, comme j’étois fort menu alors, un Gascon, qui étoit l’un de mes compagnons plus fidèles, levant un ais de toute sa force, je me glissai à la fin dedans le cabinet, autant sacré à Bacchus et à Cérés qu’aux Muses : je regardai sous les planches, et détournai tous les livres, sans trouver aucune chose. Ayant dit mon malheur à celui qui m’attendoit de l’autre côté avec grande impatience, j’avois déjà passé mes deux pieds entre les ais pour ressortir à reculons, lorsqu’en me baissant j’avisai une grande caisse où l’année précédente on avoit fait un jardin. Un certain démon me conseillant, je m’en retournai vers ce côté-là, et trouvai le pâté enchâssé là dedans. La croûte étoit dure et de fort peu de saveur, n’y ayant point de beurre ; voilà pourquoi, songeant aussi que ce seroit trop que l’emporter tout, je la laissai, et ne pris que la chair, au lieu de laquelle je mis dedans un chausse-pied, qui se trouva sous ma main. Ayant posé le couvercle, j’empaquette le lièvre dans du papier, le donne à mon compagnon, et vais après, avec une aussi grande ardeur que si je l’eusse poursuivi à la chasse. Je vous jure qu’il

  1. Pour racle denare (voy. Pasquier), denariorum corrasor : pince-maille.