Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/149

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se servoit d’un petit nombre de proverbes grecs dont il entrelardoit ses propos. Je vous laisse à juger si Fremonde entendoit tout ce qu’il lui disoit.

Elle, qui recevoit toutes ses offres de service en bouffonnant, selon sa coutume, ne laissa pas de lui assurer qu’elle l’iroit visiter dans peu de temps, et ne mèneroit que deux bourgeoises de ses voisines en sa compagnie, et possible ce jeune avocat qui lui faisoit l’amour, lequel elle lui disoit être son cousin germain. Sçachant le jour que la reine de son cœur devoit venir en sa maison, il fit force préparatifs, l’amour l’ayant rendu prodigue. Il voulut pour le moins dépenser le demi-quartier d’une pension à lui apprêter une collation somptueuse. Je songeai que, par aventure, ne m’y prieroit-il pas, et que, pour ne laisser le certain, il n’étoit que de faire son coup de bonne heure. Une bouteille de vin muscat et une autre d’hypocras étoient dans son étude, qui me tentoient d’une étrange façon ; mais quel moyen de les avoir ? Les planches par où j’avois pris le lièvre étoient reclouées. En cette pensée, j’entrai dans la chambre d’Hortensius, où, lui voyant lire un grand livre, je regardai au titre ce qu’il contenoit ; c’étoit un traité de l’État et de la puissance du Grand Turc. Voici un beau livre, me dit-il, j’y viens d’apprendre ce que je ne sçavois pas encore ; il fait bon vivre et tout remarquer. C’est que l’on ne tourne jamais le cul à ce grand empereur, qui tient le siège de Mahomet, et que l’on s’en va à reculons de devant lui, quand l’on seroit même ambassadeur de France. Souvenez-vous bien de cela, fripon, et l’écrivez tantôt dans votre recueil. Voilà qui est fort plaisant, ce dis-je en riant, car depuis qu’il étoit amoureux j’étois devenu aussi grand maître que lui ; puis après, voyant son étude ouverte, j’entrai dedans tout d’un saut.

Qu’allez-vous faire là dedans ? me dit-il. Je vais chercher votre Ovide, Domine, lui répondis-je. Il est au coin de mes tablettes, répliqua-t-il. Je n’avois que faire de l’Ovide, et pourtant je ne laissai pas de le prendre pour faire la mine, et, trouvant la bouteille d’hypocras, qui étoit trop grande pour la cacher dans mes chausses, je l’attachai à une aiguillette derrière mon dos ; puis, forgeant une subtilité admirable, je sors, tenant l’Ovide en ma main, et, marchant toujours à reculons, je dis à mon maître, qui n’avoit garde à