Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/150

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cette heure-là de tenir la vue sur son livre : Monsieur, j’ai tant d’envie de retenir en ma mémoire la révérence que l’on porte au Grand Turc, que je veux maintenant m’en aller d’auprès de vous comme si vous l’étiez. Je me reculai donc jusqu’à la porte avec des postures de bouffon qui le firent, rire ; et, de cette sorte, ayant dérobé sa bouteille sans qu’il l’eût vu, je l’allai décoiffer en mon étude, où j’avalai de bonnes gorgées ; mais, de peur de me rencontrer devant lui lorsqu’il seroit en la fureur qui le posséderoit, s’étant aperçu du larcin, tout aussitôt je m’en retournai à sa chambre, où je lui demandai congé de sortir, ce que j’obtins avec un exeat. Et, ayant pris ma bouteille sous mon manteau, je fus la vider chez un écolier de ville de mes amis ; puis après je m’en allai trouver Fremonde, avec laquelle je ne craignis point de m’en retourner au collège, parce que je sçavois qu’elle étoit aussi capable d’apaiser la colère d’Hortensius que l’eût été un verre d’eau de rabattre la force d’un verre de vin.

Elle n’avoit que ses deux voisines en sa compagnie, comme elle avoit promis, et entra avec elles chez Hortensius, non pas par la grande porte du collège, mais par une de derrière qu’il avoit sur la rue, et que, pour ce sujet, il venoit de faire ouvrir, encore qu’il y eût plus de six ans qu’elle étoit fermée.

Après quelque devis amoureux, il prit une plume, et écrivit sur un papier de certains vers à la louange de sa maîtresse. Une des bourgeoises loua son ouvrage ; mais, se souvenant d’avoir vu cette même poésie parmi celle d’un poëte de ce temps, comme elle vit qu’il s’arrêtoit, qu’il rongeoit ses ongles, et qu’il tapoit du pied tout de la même sorte que s’il eût eu bien de la peine à parachever les stances qu’il feignoit de composer, elle lui dit par raillerie : Monsieur, si vous ne vous souvenez point de ce qui suit, je vous dicterai ; écrivez, je le sçais bien par cœur, il n’y a qu’un jour que je lus encore cette pièce-là dans un livre dont l’on m’a fait présent. Je ne le pense pas, répondit Hortensius, ceci vient entièrement de ma muse. Je m’en vais vous réciter la suite, réplique la bourgeoise, et vous verrez que tout répondra à ce que vous avez déjà écrit. Alors, lui ayant dit tout mot à mot, elle ne s’en contenta pas, mais entra en l’étude, dans la-