Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/160

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plioit de lui faire renvoyer sa soutane. Fremonde se résolut de lui écrire une lettre, où elle lui manda que son affection, qu’elle avoit reconnue, lui étoit agréable, mais que sa condition lui déplaisoit, parce qu’encore que son père fût avocat, si est-ce qu’il étoit très-noble de race, et qu’elle ne vouloit point épouser d’homme qui au moins ne fût noble par sa vertu, et ne fît profession des armes ; que la soutane ne lui seroit donc point rendue, à cause qu’au lieu d’icelle il falloit qu’il portât désormais une épée, s’il vouloit obtenir d’elle ce qu’il avoit tant témoigné de désirer.

Ayant lu cette épître, qui étoit comme un arrêt définitif, il y répondit par une autre : Que son dessein avoit toujours été de se faire avocat, croyant que Fremonde auroit agréable un homme de la condition de son père ; qu’elle faisoit mal de mépriser les hommes de lettres, qui sans doute doivent plutôt être estimés nobles que les hommes d’armes ; que toutefois, puisque c’étoit sa volonté, il prendroit l’épée, et que la profession qu’il avoit toujours suivie ne dérogeoit point à la noblesse de ses ancêtres dont il lui donneroit des preuves. Tout ceci étoit entremêlé de sentences, de proverbes, d’exemples et d’autorités, avec une confusion plus que barbare qui fut si malaisée à démêler, qu’il fallut que l’avocat et quatre de ses amis bien lettrés s’y employassent une après-dinée durant ; encore ne tirèrent-ils leurs explications que par conjectures.

Hortensius fut aussi perdu d’amour qu’il avoit jamais été ; car, pour dire vrai, la cause de sa passion le méritoit. Il se délibéra d’accomplir ce qu’il avoit promis ; et, sçachant que, si tout d’un coup il armoit son côté d’une épée, cela sembleroit étrange à ceux qui le connoissoient, il voulut accoutumer un chacun petit à petit à la lui voir. Pour cet effet, il prit un jour la botte, et, se promenant par la ville, dit à tous ses amis qu’il rencontra qu’il partiroit le lendemain pour aller en Normandie, qui étoit son pays, et dans le collège même il fit courir ce bruit-là. Toutefois il ne partit que quatre jours après, et il laissa un sous-maître chez lui pour avoir soin de nous en son absence.

Étant de retour, il se logea autre part qu’au collège, et ne quitta point son épée ni ses bottes : il fit rogner son long manteau et métamorphoser sa soutane en pourpoint découpé