Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/161

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sur la chemise ; il portoit toujours un collet à dentelle, et n’avoit quasi plus rien de pédantesque que les discours.

Ayant vu Fremonde en cet équipage, elle lui témoigna qu’il lui plaisoit infiniment, mais qu’elle ne seroit pas entièrement contente s’il ne lui montroit les preuves de l’antiquité de sa noblesse, qu’il s’étoit vanté d’avoir. Réduit à cette extrémité, il chercha diligemment les moyens de soutenir une chose si mensongère ; et, ayant appris qu’un bon vieillard de son village étoit à Paris, il l’alla trouver, et le pria de venir témoigner qu’il avoit connu son père, et qu’il l’avoit toujours vu tenir dans le pays pour gentilhomme. Le vieillard, qui étoit fort homme de bien, dit qu’étant si près, comme il étoit, d’aller rendre compte à Dieu de ses actions, il ne pouvoit se résoudre à proférer un mensonge, pour toute la récompense qu’il lui promettoit ; de laquelle il ne se trouvoit guère désireux, n’ayant plus quasi affaire des biens de ce monde. Hortensius lui répliqua là-dessus que, sur toutes les demandes que l’on lui pourroit faire, il lui dresseroit des réponses si subtiles, qu’encore qu’elles n’eussent rien que de la vérité elles ne laisseroient pas de beaucoup servir à prouver ce qu’il falloit. Le villageois lui dit que, pourvu qu’il fît cela, il avoit rencontré un homme dont il retireroit toute sorte de plaisir. Or bien, dit Hortensius, mon père étoit aussi gentilhomme que toi, et, quand tu affirmeras qu’il étoit noble, tu ne mentiras point ; car tu n’as pas le courage vilain, et il ne l’avoit pas non plus. Je m’en vais te dire comment : si l’on vous eût donné à tous deux cent mille livres de rente, vous ne vous fussiez pas adonnés à des exercices mécaniques où la pauvreté attachoit vos esprits ; vous eussiez vécu sans rien faire ; et vivre sans rien faire, c’est être noble. La volonté que vous aviez doit être réputée pour le fait ; et, par ainsi, vous ne commettez pas le quart d’un avorton de péché véniel, en parlant de ce premier point. Si l’on vous entretient du second, qui est si mon père a été à la guerre servir le roi, vous pourrez aussi assurer qu’il y a été, car véritablement je me souviens bien que les soirs, auprès du feu, il contoit à ma mère qu’en sa jeunesse il s’étoit débauché pendant quelques troubles de la France, et avoit servi de goujat [1] à un ca-

  1. Valet