Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/164

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l’oreille, que ce n’est pas une possession qu’une dette, et ne t’ai-je pas appris qu’il ne faut multiplier que les possessions ? À ces paroles il joignit quatre ou cinq coups de poing, qui eussent été suivis d’autres, si l’on n’eût retenu sa colère. Quand il se fut rassis, Fremonde lui dit : Je vous trouve bien indigent, au lieu que vous vous faisiez bien riche ; car, si vous avez dix-huit mille francs, vous en devez vingt mille : vous ne désirez vous marier que pour avoir le bien d’une femme qui vous acquitte, je le vois bien.

Pour dire la vérité, il avoit bien vaillant trois mille écus, qu’il avoit gagnés en rognant notre portion, en faisant l’office de régent dans quelques classes, et par quelques petits trafics particuliers ; néanmoins il ne le put jamais faire croire à Fremonde ni à sa compagnie, qui demeuroient opiniâtres à garder la croyance que le cuistre leur avoit donnée. Toutefois Fremonde dit que, s’il étoit de si bonne maison comme il s’étoit vanté, par aventure ne regarderoit-on pas tant à sa pauvreté. Ah ! mademoiselle, j’ai ici mon témoin, ce dit-il. Et alors, faisant venir le villageois, il reprit ainsi : Voici un homme de bien à qui je m’en rapporte. Eh bien, mon ami, dit le cousin de Fremonde au villageois, il est question de savoir si le père de monsieur Hortensius étoit noble ; que m’en direz-vous ? Je sçais fort bien qu’il l’étoit, répond le villageois. Et son grand-père ? reprit l’avocat. Il l’étoit tout de même, dit le villageois. En avez-vous des lettres, monsieur ? dit l’avocat en s’adressant à Hortensius. Non, répondit-il, car, lorsque notre race [1] a commencé à s’élever en vertus, il ne falloit point de patentes du roi : les actions généreuses de mes aïeux, qui se montroient à tout le monde sans discontinuation, faisoient même confesser leur noblesse à l’envie ; et si, quand ils auroient eu en ce temps-là des lettres, elles seroient maintenant pourries ou mangées des rats. Je vous crois, dit l’avocat. Mais vous, bonhomme, reprit-il en s’adressant au villageois, dites-moi si le père de monsieur a été à la guerre en son vivant ? Oui, répondit-il, je vous en assure. Étant retiré en sa maison, ajouta l’avocat, portoit-il toujours

  1. « Sorel a beau jeu, car Balzac est très-attaquable de ce côté. « Quand vous me donneriez, dit-il dans une de ses lettres, les trois paroisses que la comtesse Alix donna au bisayeul de mon trisayeul….» — Le père de Balzac avait été valet chez le duc d’Épernon.