Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/167

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Je fus encore le Mercure de cette missive ; mais je ne portai pas le caducée, qui est un signe de paix, car j’allois dénoncer la guerre. Fremonde voulut répondre doucement à ses outrages, afin d’avoir toujours sa fréquentation et conserver le plaisir extrême qu’elle en recevoit. Elle lui manda qu’elle ne prenoit pas garde aux injures dont il la diffamoit, d’autant qu’elle connoissoit qu’il étoit préoccupé de passion ; qu’elle avoit toujours fait état de lui, à cause de son sçavoir, mais qu’elle ne pouvoit l’épouser, parce qu’il n’étoit pas de la qualité requise selon les coutumes du siècle, qu’elle étoit forcée de suivre ; que néanmoins elle lui porteroit toujours une affection honnête, en récompense de la sienne ; et que, pour son banquet, personne ne lui en voulant être tenu, son cousin commenceroit à le traiter, et tous les autres suivroient.

Dès qu’Hortensius eut lu cette réponse, il la jeta dans le feu, disant qu’il n’avoit que faire des affections ni des festins de Fremonde ; et, devenu plus sage depuis, il jura qu’il ne caresseroit jamais d’autres filles que les Muses, qui pourtant nous decevoient ordinairement, comme étant de ce sexe trompeur. Quelque message plein de feinte courtoisie que pût lui envoyer son ancienne maîtresse, il se voulut du tout priver de sa fréquentation. Il ne cessa pas pourtant de porter l’épée, et a depuis toujours vécu de ses rentes et de ce qu’il a pu gagner à traduire quelques livres de latin en françois, ou à être correcteur d’imprimerie. Je parachevai tout le cours de mes études dans le même collège, étant à la pension de son sous-maître, sans qu’il m’arrivât autre chose digne de vous réciter que ce que je vous ai dit ; et, les vacations de l’année de ma philosophie étant venues, je fus mandé par mon père pour sortir tout à fait du collège et venir en Bretagne.

Quand je fus en mon pays, je m’y vis bien à la fin de mes aises, car l’on ne faisoit autre chose que de me demander à quoi je voulois employer ma vie, et l’on me disoit que l’on ne m’avoit fait aller aux humanités qu’à dessein de m’envoyer après aux lois, et tâcher de m’avoir un office de conseiller au parlement. Comme les opinions changent quand l’on devient vieux, mon père ne haîssoit plus tant les hommes de longue robe, ainsi qu’il avoit déjà fait paroître, puisqu’une de mes sœurs en avoit épousé un ; d’ailleurs, ma mère, lui voulant