Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/168

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complaire en toute chose, sembloit désirer autant que lui de me voir homme de justice.

Cela me fut de si mauvais goût, qu’il m’est impossible de vous le représenter. Ce fut bien alors qu’en moi-même je déclamai contre la malice du siècle, où les lois naturelles sont corrompues, et où les esprits les plus généreux sont contraints de prendre de sottes charges pour troubler leur repos, au lieu de vivre parmi la tranquillité, qui n’est pas refusée aux brutes. De jour en jour je différois d’aller apprendre cette pernicieuse science que j’ai toujours haïe plus que la peste, comme la cause de la plupart de nos maux ; et, comme j’étois quasi sur le point de partir, mon père devint malade à l’extrémité. En vain les médecins d’alentour firent leurs efforts pour le guérir, il fallut qu’il mourût, et qu’il laissât sa femme et ses enfans extrêmement affligés de faire une telle perte.

Après son trépas, ma mère, qui m’accordoit tout ce que je voulois, ne conserva rien du dessein qu’elle avoit eu de me forcer à prendre la robe ; et, parce que j’étois comme étranger en Bretagne, étant accoutumé à l’air de Paris, je la priai de me permettre que je m’y en retournasse. Elle s’enquit ce que je désirois y faire. Je lui dis que j’y passerois quelque temps à apprendre d’honnêtes exercices, et que j’essayerois de me mettre au service de quelque prince. Mes beaux-frères donnèrent leurs avis là-dessus, et me représentèrent que c’étoit à la cour que régnoit le plus impérieusement la fortune, et y montroit le plus des traits de son inconstance ; bref, que, lorsque je croirois y être au suprême degré de ses faveurs, elle me rejetteroit au plus bas. Tout cela ne m’étonna point ; je n’avois rien à la tête que les grandeurs du monde.

Enfin, l’on me permit donc d’exécuter mon intention ; je m’en revins à Paris, où je me logeai encore à l’Université, que je ne pouvois oublier. J’étois chez un certain homme qui tenoit des chambres garnies et prenoit des pensionnaires. Je fis marché avec un joueur de luth, un tireur d’armes et un danseur, pour apprendre leur art, de sorte qu’une heure étoit pour une occupation, et celle d’après pour une autre.

J’employois ce que je pouvois de temps à lire indifféremment toutes sortes de livres, où j’appris plus en trois mois que je n’avois fait en sept ans au collège, à ouïr les grimau-