Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/169

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deries pédantesques qui m’avoient de telle manière perdu le jugement, que je croyois que toutes les fables des poètes fussent des choses véritables, et m’imaginois qu’il y eût des sylvains et des dryades aux forêts, des naïades aux fontaines, des néréides dans la mer. Même je croyois que tout ce que l’on disoit des transformations fût vrai et ne voyois jamais un rossignol que je ne crusse que c’étoit Philomèle. Je n’étois pas tout seul abusé ; car je sçais de bonne part que quelques-uns des maîtres avoient une opinion semblable.

Comme ces vieilles erreurs furent chassées de mon entendement, je le remplis d’une meilleure doctrine, et, m’étant mis à revoir mes écrits de philosophie que notre régent nous avoit dictés, je les conférai avec les meilleurs auteurs que je pus trouver ; si bien que, par mon travail, je me rendis assez instruit en chaque science, pour un homme qui ne vouloit faire profession d’aucune particulièrement.

Au milieu de mes entretiens divers, je passai plus d’un an dans la plus grande solitude du monde, et, sans sortir que fort peu, encore n’allois-je me promener que sur les fossés, ou bien auprès des Chartreux[1] : j’étois seulement visité de deux ou trois jeunes gentilshommmes dont j’avois acquis la connoissance. Il me souvient qu’une fois il y en vint un avec eux, de ce pays-ci, nommé Raymond, qui, quelques jours après, y retourna sans compagnie. Regardant dedans mon coffre après qu’il fut parti, j’y trouvai vide une petite boîte où j’avois mis pour le moins soixante écus ; je me souvins de l’avoir laissé tout seul dans ma chambre, et ne soupçonnai personne du vol que lui. Quand je le vis, je lui dis ouvertement ce que j’en pensois, et nous vînmes à des paroles piquantes, suivies de menaces ; enfin, je lui demandai s’il vouloit que notre différend se décidât le lendemain à l’épée hors la ville. Mais il me répondit qu’il ne s’y pouvoit trouver, parce qu’il falloit qu’il partît dès le grand matin, selon la promesse qu’il avoit faite à quelques-uns de ses camarades avec lesquels il s’en alloit voyager en Flandres ; et, de fait, le lendemain je ne le trouvai plus à Paris. Depuis, je ne l’ai point vu, et ne sçais ce qu’il a pu devenir.

Oh ! que j’eus un grand mal de cœur d’avoir perdu mon ar-

  1. Le couvent des Chartreux était situé à l’endroit où a été ouvert le carrefour de l’Observatoire.