Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/172

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étoit proche, ne m’eût parlé ainsi : Tout beau, tout beau, il faut respecter le lieu où tous êtes, et les personnes à qui vous parlez ; c’est un greffier que vous injuriez. Qu’est-ce qu’un greffier ? ce dis-je. Un homme qui joue de la griffe, car il a joué tantôt extrêmement bien de la sienne sur l’argent que l’on a étalé dessus son banc. Vous êtes trop scandaleux, me répondit-il ; vous avez même appelé par je ne sçais quel nom un conseiller de céans. Quoi ! ce jeune homme qui a passé par ici, répliquai-je, j’eusse bien voulu parler à lui ; car, la dernière fois que je le vis venir en classe, en un collège où j’étois, il me gasconna mes plumes, mon canif et mon écritoire : j’en ai de certaines preuves ; j’ai envie de lui en faire des reproches. Alors celui qui parloit à moi, et qui étoit un solliciteur, m’avertit que je m’en gardasse bien, vu la qualité du personnage. Comment ! vous dites donc qu’il est conseiller, lui répondis-je : eh ! certainement, il y a bien plus de sottise que de conseil dans sa tête. La cour ne l’auroit pas reçu en cette dignité, répliqua le solliciteur, si elle ne l’avoit trouvé capable de la tenir. Si est-ce que l’on l’a toujours estimé le plus grand âne de l’Université, ce dis-je ; et, quelque office qu’il ait, je pense bien être davantage que lui. N’ayez pas cette vanité-là, dit le solliciteur. Ce ne m’est point une vanité, répondis-je, car je suis des plus nobles de la France, et lui n’est fils que d’un vil marchand. Sa charge l’anoblit, répliqua le solliciteur. Et comment a-t-il acquis cette charge ? dis-je alors. Par son bon argent, répondit le solliciteur. Tellement que le plus abject du monde, ce dis-je, aura une telle qualité, et se fera ainsi respecter moyennant qu’il ait de l’argent. Ah ! bon Dieu, quelle vilenie ! Comment est-ce donc que l’on reconnoît maintenant la vertu ? Ayant tenu ce propos, je quittai le solliciteur, et m’en allai dans une grande salle pleine de monde, qui trottoit d’un côté et d’autre, comme des pois qui bouillent dans une marmite. Pour moi, si l’on m’avoit porté dormant à un tel lieu que celui-là, je croirois à mon réveil être dedans les enfers. L’un crie, l’un tempête, l’autre court, et l’on en mène quelques-uns en prison avec violence ; de tous côtés l’on ne voit personne de content.

Après avoir considéré ces témoignages de la brutalité des