Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/173

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hommes, je m’en retournai chez moi si dépité, que je ne le vous sçaurois exprimer. L’après-dînée, étant à la fenêtre, je vis passer par la rue mon jeune badaud de conseiller ; mais en quel équipage pensez-vous ? En équipage de seigneur. Jamais je ne fus plus étonné : comment, il avoit un manteau de couleur d’amarante, de velours doublé de panne, un haut-de-chausse de velours de la même couleur, et un pourpoint de satin blanc. Son côté étoit muni d’une épée à la Miraumonte[1], et il étoit monté sur un barbe, et suivi de trois grands laquais. Je m’enquis de mon hôte si, à Paris, les hommes de robe longue étoient aussi hommes d’épée. Il me répondit que des jeunes gens, comme le conseiller que je venois de voir, ne prenoient la robe que pour avoir une qualité qui les fît respecter, et trouver des femmes qui eussent de grands avantages, et que, leur âge les portant aux gentillesses de la cour, étant hors du palais, ils se licencioient de prendre aucunes fois l’épée et l’habit de cavalier. Me voyant en la misère où j’étois, j’eusse souhaité d’être de ce beau métier, dont mon père m’avoit voulu faire, n’étoit que j’estimois que ce m’eût été un déshonneur d’être en la compagnie de personnes si viles.

Je sentis vivement, en ce temps-là, les poignantes épines de mon malheur ; n’étant couvert que de mon pauvre habit, personne ne faisoit estime de moi ; et je n’osois porter une épée en cet état, parce qu’au lieu de servir de témoignage de ma noblesse elle m’eût fait prendre pour un fainéant vagabond par le plus sot peuple de toutes les villes de la terre. Cependant tous les jours je souffrois mille indignités, je n’oserois dire patiemment, car je vous assure que, si la puissance eût répondu à ma volonté, j’eusse puni les stupides hommes qui m’offensoient.

Un matin, j’entrai dans la cour du Louvre, pensant que c’étoit un lieu de respect où je recevrois du plaisir de beaucoup de diversités, et ne me verrois bafoué d’aucun à l’accoutumée. Comme je regardois ce pompeux édifice, en levant la tête d’un côté et d’autre, un page, qui connoissoit à mon action que je n’avois pas appris de venir là, me prenant

  1. Ce nom venait du chevalier de Miraumont, fameux bretteur et compagnon de pré de l’indomptable Fontenay Coup-d’Epée.