Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/186

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leurs. Il faut bien se passer à ce que l’on a, malgré son envie ; et moi-même j’ai bien été quelquefois forcé de les lire, ne trouvant rien autre chose pour me divertir. Ce sont de belles pièces, ma foi, que deux ou trois romans de leur façon[1], que l’on prise. Je veux que l’on m’ôte la vie, si je ne montre dans chacun des fautes dignes du fouet.

Il est bien vrai que, quand je me porterois à mes extrêmes efforts pour faire quelque chose de bon, possible que tous ces petits esprits seroient de beaucoup plus prisés que moi ; mais c’est aussi que, pour agrandir leur réputation, ils se servent de certaines subtilités où je ne voudrois pas m’abaisser. Comme ils sont longtemps à achever ce qu’ils font, ils ont le loisir d’en faire courir le bruit partout, et de faire désirer leur ouvrage par les louanges que l’on lui donne, sans en avoir vu une partie, et, le mettant en lumière, ils le rendent agréable à quelque seigneur, qui lui acquiert de la vogue dedans la cour[2]. Outre cela, ils ont quelque poëtastre à leur dévotion, pour leur dire qu’ils ont de l’empire sur tous les esprits du monde ; et sçachez qu’ils n’en manquent pas, car il y en a qui semblent être gagés du roi pour donner des vers à tous les auteurs du temps. L’on voit leurs noms par tous les livres ; et, sans cela, leurs œuvres ne seroient pas imprimées, car elles ruineroient les libraires ; si bien qu’ils font comme le roitelet, qui, pour monter aux nues, se cache sous les ailes de l’aigle. Qui plus est, nos auteurs sont si vains, qu’ils font eux-mêmes des préfaces et des lettres de recommandation qui leur donnent des louanges si excessives, qu’après cela l’on ne sçait plus ce que l’on donneroit à des divinités, et les font imprimer sous le nom de quelqu’un de leurs amis, qui, encore qu’il soit bien éloquent, n’en pourroit pas parler assez suffisamment à leur gré[3]. Que, s’ils prioient quelqu’un de faire quelques vers pour eux, l’on leur pourroit répondre : qu’est-il besoin que je

  1. L’Astrée et autres productions du même genre, dont le Berger extravagant est une si piquante parodie.
  2. Voilà pour Chapelain et sa Pucelle, qu’il mit trente ans à engendrer. La muse du bonhomme était entretenue par le duc de Longueville.
  3. Balzac passait pour être l’auteur de l’Apologie pour M. de Balzac (1628), signée par le prieur Ogier. — Du reste, il a prouvé