Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/187

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prenne la peine de vous louer ? vous vous louez cent fois mieux que je ne sçaurois faire. Il n’y a point au monde de présomption si grande que la leur étoit alors, et l’on m’apprit même qu’un d’entre eux aspirant à la tyrannie, et voulant que tous les autres lui allassent rendre hommage, il disoit : Il y a encore de petits esprits rebelles qui ne me sont point venus faire la révérence ; ce sont de petits comtes palatins qui ne veulent pas reconnoître leur empereur ; mais je les ferai bien venir à la raison. Comme l’on me racontoit cette sottise, j’étois en pleine assemblée de ces petits écrivains, où je me moquois et des uns et des autres ; et là-dessus je dis : S’estime qui voudra le roi des beaux esprits, mais qu’il sçache que c’est moi qui suis le grand Knes[1], le Prête-jan[2], le Sultan, le Sophy[3], le Sériffe[4], et le grand Mongol[5] des beaux esprits, non-seulement de l’Europe, mais de tout le monde.

Cette plaisante rodomontade les fit rire ; néanmoins ils avoient l’âme si basse, qu’ils ne laissèrent pas de respecter celui qui vouloit dominer sur tout le monde. Nous étions alors en la boutique du libraire de la rue Saint-Jacques, où l’on commençoit à faire un grand mystère d’une petite lettre ; car il faut que je vous dise que, ne pouvant réussir à autre

    maintes fois qu’il s’entendait à se louer lui-même. « Jamais il n’étoit assez paranymphé (loué), » dit Tallemant des Réaux, en parlant de Balzac. — Sorel ne se contente pas de prendre à partie ce dernier, sous le nom d’Hortensius. Il ne se contente pas non plus de l’affubler de la souquenille du pédant : il la jette aussi sur les épaules de la Mothe le Vayer, comme nous le ferons voir plus loin et comme l’a très justement fait remarquer M. Paulin Paris dans son excellente édition des Historiettes (t. IV, p. 109 ).

  1. Knef, dieu égyptien, le premier des trois dieux suprêmes.
  2. Ou Prêtre-Jean, nom sous lequel, on ne sait pourquoi, étaient désignés certains rois de la Tartarie ou du Cathay, qui, selon les uns étaient chrétiens, et idolâtres selon d’autres. On a aussi donné ce nom au Grand-Négus ou souverain de l’Abyssynie. Une troisième opinion, qui est la plus rationnelle, veut que le Prêtre-Jean ne soit autre que le Dalaï-Lama, grand pontife des Mongols et des Kalmouks.
  3. Sophi ou Sofi, roi de Perse.
  4. Scherif, titre des descendants de Mahomet.
  5. C’était l’usage d’écrire ainsi ce mot.