Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/190

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thographe les lettres superflues [1] et en mettre en quelques lieux de certaines mieux convenantes que celles dont l’on se servoit ; car, disoit-il, sur ce point, il est certain que l’on a parlé avant que de sçavoir écrire, et que, par conséquent, l’on a formé son écriture sur sa parole, et cherché des lettres qui, liées ensemble, eussent le son des mots. Il m’est donc avis que nous devrions faire ainsi, et n’en point mettre d’inutiles ; car à quel sujet le faisons-nous ? Me direz-vous que c’est à cause que la plupart de nos mots viennent du latin ? Je vous répondrai que c’est là une occasion de ne le suivre pas : il faut montrer la richesse de notre langue, et qu’elle n’a rien d’étranger. Si l’on vous faisoit des gants qui eussent six doigts, vous ne les porteriez qu’avec peine, et cela vous sembleroit ridicule. Il faudroit que la nature vous fît à la main un doigt nouveau ou que l’ouvrier ôtât le fourreau inutile ; regardez si l’on ne feroit pas ce qui est le plus aisé. Aussi, parce qu’il n’est pas si facile de prononcer de telle sorte les mots, que toutes leurs lettres servent, que d’ôter ces mêmes lettres inutiles, il est expédient de les retrancher. En pas une langue vous ne voyez de semblable licence, et, quand il y en auroit, les mauvais exemples ne doivent pas être suivis plus que la raison. Considérez que la langue latine même, dont, à la vérité, la plupart de la nôtre a tiré son origine, n’a pas une lettre qui ne lui serve.

Par la mort du destin, dis-je alors, voilà bien harangué pour le repos de la chose publique : je ne dis pas que vos raisons ne soient bonnes ; mais où est le moyen de les faire suivre, et où est même celui d’entre le peuple qui les approuvera ? Il vaudroit beaucoup mieux retrancher tant de choses mauvaises, qui sont superflues en nos mœurs et en nos coutumes, que non pas songer à retrancher des lettres qui ne font mal à personne, les pauvres innocentes. Quant aux paroles nouvelles, que vous avez dit tantôt qu’il nous falloit introduire, je vous laisse à penser si, semblant du tout extraordinaire au peuple, l’on ne se moqueroit pas de nous. Néanmoins je consens qu’aux premiers États

  1. Ce travail d’élimination a été accompli par les précieuses, comme le constate le Dict. de Somaize.