Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/189

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chose que ces mots : Que volà qui est bien ! Que voilà qui est bien ! je m’imaginois être à cet écho de Charenton qui répète sept fois ce que l’on a dit.

Après cela, il y eut un poëte qui récita de ses vers, et je pris beaucoup plus de plaisir à voir sa contenance ; car, à la fin de chaque stance, il tournoit ses yeux à la dérobée vers les assistans pour connoître, par leur mine, quel jugement ils en faisoient en leur intérieur. Et remarquez ceci, à quoi vous n’avez possible point encore songé, tous les poëtes en sont de même en lisant leurs ouvrages. Or ils émurent de grosses disputes sur ceux-ci, pour beaucoup de choses de néant, où ils s’attachoient, et laissoient en arrière celles d’importance. Leurs contentions étoient s’il falloit dire : Il eût été mieux, ou il eût mieux été, de sçavans hommes, ou des sçavans hommes ; s’il falloit mettre en rime main avec chemin, saint Cosme avec royaume, traits avec le mot près [1]. Et cependant ceux qui soutenoient que c’étoient autant de fautes en faisoient de bien moins supportables ; car ils faisoient rimer périssable avec fable, étoffer avec enfer. Toutes leurs opinions étoient puisées de la boutique de quelque rêveur qu’ils suivoient en tout et partout, et même se plaisoient, en discourant, à user de quelques façons de parler extrêmement sottes, qui lui étoient communes. Ils vinrent à dire beaucoup de mots anciens, qui leur sembloient fort bons et très-utiles en notre langue, et dont ils n’osoient pourtant se servir, parce que l’un d’entre eux, qui étoit leur coryphée, en avoit défendu l’usage [2]. Tout de même en disoient-ils beaucoup de choses louables, nous renvoyant encore à ce maître ignare dont ils prenoient aussi les œuvres à garant, lorsqu’ils vouloient autoriser quelqu’une de leurs fantaisies. En fin, il y en eut un plus hardi que tous, qui conclut qu’il falloit mettre en règne, tous ensemble, des mots anciens que l’on renouvelleroit, ou d’autres que l’on inventeroit, selon que l’on connoîtroit qu’ils seroient nécessaires ; et puis, qu’il falloit aussi retrancher de notre or-

  1. Malherbe, dit Tallemant des Réaux « vouloit qu’on rimât aussi bien pour les yeux que pour les oreilles. »
  2. Est-il besoin de rappeler la guerre faite par Malherbe à Ronsard et à son école ?