Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/192

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frêle qu’étoit leur amitié : en moins d’un rien, elle se dissipoit comme la glace d’une nuit ; rien n’est plus volage qu’étoit leur opinion : elle se changeoit à tout propos, et pour des occasions très-injustes. Leurs discours étoient le plus souvent si extravagans, qu’il sembloit qu’ils fussent insensés. Quand je leur récitois mes vers, ils les trouvoient, à leur dire, les mieux faits du monde ; moi éloigné, ils en médisoient devant le premier dont ils faisoient rencontre : ils jouoient de ce même trait les uns envers les autres ; de sorte que la renommée de chacun s’appetissoit : outre cela, ils s’adonnoient à écrire avec trop d’affection et n’avoient point d’autre but. En allant même par la rue, la plupart marmottoient entre leurs dents, et tiroient quelque sonnet par la queue. Tous leurs entretiens n’étoient que sur ce sujet. Mais, encore qu’ils décrivissent les faits généreux de plusieurs grands personnages, ils ne s’enflammoient point de générosité, et il ne partoit d’eux aucune action recommandable. Avec tout cela, c’étoient les gens les plus présomptueux de la terre, comme je vous ai déjà dit. Chacun croyoit faire mieux que tous les autres, et se fâchoit lorsque l’on ne suivoit pas ses opinions. Je connus par là que le vulgaire avoit raison de les mépriser, et dis plusieurs fois en moi-même qu’ils vouloient faire profession d’un bel art dont ils étoient indignes, et envers lequel ils attiroient le mépris du peuple, en le pratiquant mal. Depuis, ils me furent si odieux, que je tâchai d’éviter leur rencontre, avec plus de diligence qu’un pilote n’essaye de s’éloigner des syrtes[1].

Il me prit envie seulement de me conserver la connoissance d’un nommé Musidor[2], qui étoit celui qui m’avoit

  1. Sables mouvants.
  2. Porchères l’Augier, célèbre par ses vers ridicules sur les yeux de madame de Beaufort :

    « Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux
    Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
    Dieux, non ; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue
    Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
    Cieux, non ; mais deux soleils clairement radieux
    Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
    Soleils, non ; mais éclairs de puissance inconnue,
    Des foudres de l’amour signes présagieux.
    Car, s’ils étoient des dieux, feroient-ils tant de mal ?
    Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal ;
    Deux soleils, ne se peut : le soleil est unique ;
    éclairs, non ; car ceux-ci durent trop et trop clairs.
    Toutefois je les nomme, afin que je m’explique,
    Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs.»

    La princesse de Conti, qui s’était engouée de ce grotesque, lui avait fait donner une pension de douze cents écus, pour prix des ballets et autres divertissements qu’il était chargé de composer. Porchères s’intitulait pompeusement « intendant des plaisirs nocturnes. » — Au moment où Sorel le met en scène, il est dans l’état de détresse qu’atteste Tallemant des Réaux, comme nous le ferons voir plus loin, p. 149.