Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/193

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accosté tout le premier chez le libraire, parce qu’encore que l’on ne pût pas dire véritablement qu’il fût de bonne humeur il avoit, ce me sembloit, quelque chose dans son extravagance qui rendoit sa compagnie agréable à une personne comme moi, qui ne le voulois fréquenter que pour se moquer de lui. L’ayant une fois rencontré par la rue, il m’apprit sa demeure, et je lui promis de l’aller voir. Jamais il ne me l’avoit voulu dire auparavant, et c’étoit sans doute à cause qu’il ne logeoit qu’en quelque grenier à un sol par gîte, avec les aides à maçons. Aussi avoit-il été si misérable, que son pauvre équipage me faisoit pitié. C’étoit un indubitable axiome que, lorsqu’il avoit une épée, il ne portoit point de jarretières, car elles lui servoient à la pendre. Il n’y avoit qu’un mois ; qu’il avoit été dans une gueuserie extrême ; de sorte qu’il eût porté les crochets afin de gagner sa vie, s’il eût eu de l’argent pour en avoir. Il me souvient qu’en ce temps-là un homme de sa connoissance, qui se vouloit donner carrière, lui amena la pratique des chantres du Pont Neuf, et lui dit que, s’il faisoit des chansons pour eux, il en seroit bien payé, et que personne n’en sçauroit rien. Musidore, voyant ce profit évident, ne le refusa pas : il reçut une pièce de six sols d’arrhe, de la femme d’un des musiciens de la Samaritaine[1] ; il veilla toute la nuit suivante pour lui faire des vers, et les lui livra le lendemain au matin. Aussitôt, ils furent mis en air, et l’on les alla chanter au bout du pont ; mais personne n’en acheta. Les crocheteurs n’y entendoient rien ; cela n’étoit pas de leur style, si bien que la femme les lui vint rapporter

  1. C’est à Maillet, un des poëtes crottés de Saint-Amant, que cette aventure est arrivée. = Voy. Tallemant des Réaux.