Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/194

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et lui redemanda son argent. Ayant refusé de le rendre, vous pouvez penser de combien d’injures il fut assailli. L’on dit même qu’elle lui envoya un exploit ; mais, tant y a, qu’elle s’en alla se plaindre de lui partout, et dire qu’il étoit un beau poësard, que personne ne vouloit de ses chansons, et qu’elles étoient pleines de mots de grimoire et de noms de diable. Aussi avoit-elle raison, et les courtisans du cheval de bronze n’avoient garde de comprendre sa poésie ; comment il parloit des filandières parques et de l’enfant cuisse-né. Il alloit disant :

……qu’Apollon
Tenant en main son violon
Sur ce beau mont où il préside,
Rejouit les bourgeois des Cieux,
Et près de l’onde Aganipide,
Fait danser la pavane aux dieux.

Tout le reste des vers est nonpareil, et je les voudrois sçavoir pour vous donner plus de passe-temps. L’on fait encore bien des contes sur sa pauvreté : l’on dit qu’il étoit contraint d’aller quérir du bois lui-même pour se chauffer, et qu’ayant acheté un cotret il fut fort surpris quand il fut à la porte du marchand, parce qu’il y rencontra deux hommes de sa connoissance ; mais il s’avisa de leur dire qu’il avoit trouvé des fripons qui le vouloient battre, et qu’il avoit acheté ce bois pour les charger. Ayant couvert le cotret de son manteau, il s’en alla donc par la rue, et, rencontrant deux ou trois laquais qui le heurtèrent, il leur dit : Je pense que ces marauds ont envie de casser mon luth ? Le bruit est qu’ils le battirent alors à bon escient, et que, son manteau lui étant tombé des épaules, l’on vit quel étoit le fardeau qu’il portoit, et l’on se servit encore de ce bois à le battre davantage.

Quand je le rencontrai donc, songeant à son état passé et aux affronts qu’il avoit reçus, je m’étonnai de le voir tout autrement fait qu’auparavant ; je ne pouvois m’imaginer de quel secret il avoit usé pour faire changer de visage à sa fortune ; mais tant y a, qu’il étoit des plus braves, et que son bonheur me donnoit beaucoup de jalousie. Je pensois qu’il eût trouvé la pierre philosophale, et que, par son moyen, je pourrois devenir riche, si je le voulois aller courtiser ; tellement que je me levai un matin, auparavant le soleil, afin d’al-