Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/200

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été pris des rideaux d’un ancien lit, et avoit été teint de rouge en noir, et les feuillages, qui y étoient semés avec symétrie, étoient si larges, qu’il n’y en avoit que trois depuis la ceinture jusqu’au collet, deux d’un côté et un de l’autre. Son manteau étoit doublé d’une belle peluche à long poil, au moins en apparence, car quelques médisans assurent qu’il n’y avoit que la marge qui en fût doublée, et que le texte ne l’étoit pas ; mais, quoi qu’il en soit, je sçais bien, à tout le moins, que ce manteau lui servoit en toute saison, et que l’été il en faisoit ôter toute la peluche, excepté celle du collet, et la faisoit remettre dès que les feuilles commencoient à tomber des arbres, ayant appris ce secret du seigneur d’Alaric[1], Abrégé des longues études. Pour ce qui est de mademoiselle sa femme, elle avoit une jupe de satin jaune toute grasse, et une robe à l’ange[2] si bien mise, et un collet si bien monté, que je ne la puis mieux comparer qu’à la pucelle saint George[3] qui est dans les églises, ou à ces poupées que les atournaresses[4] ont à leurs portes. Pour sa nourrice, elle portoit un beau bavolet à queue de morue, et avoit un enfant entre ses bras, cependant qu’un autre un peu plus grand marchoit à côté d’elle, la tenant par la cotte. Je crève de rire toutes les fois que je songe à leurs diverses postures. Il me semble que je les vois encore, et principalement l’avocat, qui faisoit bien l’empêché, et, à tous propos, se tournoit vers sa femme, et lui disoit : Là, ma mie, tenez-moi bien toujours par le manteau, et vous, nourrice, ne nous perdez point de vue ; laissez faire, nous entrerons, gardez seulement que cet enfant ne crie.

  1. Sorel brocarde, en passant, un avocat qui s’appelait tout bourgeoisement Jean Alary. C’était un ridicule personnage, promenant partout sa longue barbe, son chapeau carré et son manteau doublé de peluche. On l’avait surnommé le philosophe crotté. Son Abrégé des longues études, ou Pierre philosophale des sciences, est dédié aux princes, ambassadeurs, magistrats, financiers, regnicoles, étrangers, etc.
  2. Sorte de robe aux manches fort larges et s’arrêtant au coude.
  3. Notre auteur veut sans doute parler de quelque saint George efféminé et costumé d’une façon équivoque.
  4. « Qualité qu’on donnoit aux femmes qui faisoient métier de coiffer, de parer, de louer des pierreries. » (Dict. de Trévoux.)