Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/201

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Ceci étoit dit avec une action si naïve, que tous les courtisans, qui étoient là, reconnurent la sottise du personnage, et, s’en voulant donner du plaisir, se retirèrent un peu à quartier pour le laisser approcher de la porte. Il est bien vrai que quelques-uns pensoient que ce fût l’avocat de quelque grand seigneur, et que, sans cela, il n’eût pas eu l’assurance qu’il avoit de se présenter pour entrer. Il arriva qu’alors Géropole, qui étoit encore capitaine des gardes, ouvrit la porte pour laisser entrer quelques baladins. L’avocat fit tant qu’il s’approcha de lui, et commença cette belle harangue qu’il y avoit longtemps qu’il étudioit : Monsieur, ayant appris, par la renommée aux langues altisonnantes, qu’il se faisoit à ce jour d’hui une fête plénière dedans cet aulique séjour, la curiosité, qui espoind[1] d’ordinaire tous nobles cœurs, m’a porté à venir voir ces beaux jeux du roi et des reines ; il vous plaira donc de m’y introduire avec ma petite famille, qui l’inculquera en sa mémoire au grand jamais, comme un bénéfice de votre affabilité.

Il faut que vous vous imaginiez qu’il disoit ces paroles avec un visage ingénu et un même accent que s’il eût déclamé ou fait un paranimphe devant un recteur de l’Université ; et vous pouvez juger quel contentement cela donnoit à Géropole, qui étoit des plus gausseurs de la cour. Comme il avoit le plus souvent de fort plaisantes reparties, il ne s’oublia pas en cette occasion-ci. Figurez-vous que vous le voyez sans chapeau, avec une calotte de satin sur sa tête, un trousseau de clefs en une main, aussi gros que celui du geôlier de la Conciergerie, et un mouchoir en l’autre, dont il essuyoit la sueur de son visage. Voilà comme il étoit ; et, après avoir bien fait le fatigué, il prit son bâton, qui étoit à côté de lui, et, en reprenant haleine à chaque parole, il dit à l’avocat : Par ma foi, monsieur, vous auriez de la peine à croire combien je suis las de battre ; je n’ai fait autre chose tout aujourd’hui, je ne sçais si vous avez si peu de conscience que de vouloir que je recommence tout maintenant. Il faut que je reprenne un peu mes forces, et je vous jure, sur mon Dieu, que, si vous voulez encore attendre un demi-quart d’heure, je vous battrai tout votre saoûl.

  1. Stimule.