Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/213

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cret aimant, petit à petit, nous nous avançâmes si bien, que, quand elle passa par devant moi, il n’y avoit plus que le ruisseau entre nous ; et, qui plus est, nos têtes se touchoient presque, tant elles s’inclinoient par le languissement de notre âme, car cette belle avoit déjà quelque affection pour moi. Toutefois je n’osois pas l’accoster, si quelqu’un ne me faisoit acquérir sa connoissance. La fortune me favorisa en ceci très-avantageusement ; car un cousin de cette belle Diane, que j’avois fréquenté au collége, vint demeurer chez elle en ce temps-là. Je l’abordai un jour par manière d’entretien ; lui ayant récité mes vers, il me dit que sa cousine lui en avoit montré par excellence de tout pareils. Connoissant la bienveillance que ce jeune homme-ci avoit pour moi, je me délibérai de ne lui rien cacher, et, lui ayant appris mon amour, je le priai de faire connoître à Diane le vrai auteur des pièces qu’elle avoit entre ses mains. Il n’y faillit pas ; et, par un excès de bonne volonté, lui dit de moi tout le bien que l’on peut dire du plus brave personnage de la terre, n’oubliant pas à lui conter comme j’étois issu d’une race des plus nobles. Celui qui s’étoit attribué mes ouvrages, étant reconnu pour un lourdaud, perdit son crédit entièrement, et Diane ne demandoit pas mieux sinon que je l’abordasse ; mais elle avoit un père revêche, qui ne souffroit guère patiemment de la voir parler à des personnes qui ne fussent point de son ancienne connoissance, la trouvant d’une humeur fort aisée à suborner. Notre entrevue ne pouvoit donc être moyennée sitôt.

En attendant, je la courtisois des yeux, et ne manquois pas à me trouver à l’église toutes les fois qu’elle y étoit. Un jour, j’y allai à un salut avec un gentilhomme de mes amis ; comme elle n’étoit pas encore venue, je n’avois fait que me promener toute l’après-dînée, et, me voulant reposer, je m’avisai de m’asseoir sur une planche qui étoit attachée au devant de son banc : sur mon Dieu je parlois d’elle, et d’une sœœur qu’elle avoit, qui étoit déjà mariée, lorsque je les vis arriver toutes deux. Afin que celui qui étoit avec moi ne connût point mon amour, je tâchai de cacher mon émotion, lui tenant quelque discours. Je parlois un peu haut à la courtisane, en riant quelquefois, et lui tout de même, sans songer que j’importunois possible ma maîtresse et sa sœœur. Nous nous