Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/230

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tés d’y être par leur vertu signalée ; mais, pour lui, je ne sçais à quel sujet le poëte ne l’a pas mis sur les rangs, si ce n’est à cause qu’il n’a composé ceci qu’à sa persuasion. Ma conjecture sembla infiniment bonne, et Clérante eut opinion que je disois la vérité. Là-dessus, il tire encore d’autres vers de sa pochette, qu’il avoit trouvés à ses pieds dedans le Louvre, et ne les avoit pas lus tout du long. Tandis qu’il parloit à un sien ami, je les lus tout à fait, et vis qu’ils n’en vouloient qu’à lui : l’on lui reprochoit là dedans qu’il étoit stupide, ignorant et ennemi mortel des hommes de lettres. Monsieur, lui dis-je, je vous supplie de me permettre que je brûle ce papier-ci. Non ferai, répondit-il, jusques à tant que j’aie vu entièrement ce qu’il contient. Ce sont les plus grandes faussetés du monde, lui répliquai-je. Il n’importe donc pas que je les voie, reprit Clérante. Elles vous irriteront, lui dis-je. Nullement, me répondit-il ; si l’on m’accuse de quelque chose que j’aie véritablement commise, j’en tirerai du profit et tâcherai de me rendre désormais si vertueux, que je ferai enrager l’envie de n’avoir plus d’occasion de tourner ses armes contre moi ; et, si au contraire l’on me blâme sans cause, je ne me soucierai non plus de la médisance qu’un généreux lion se soucieroit de l’aboi des petits chiens qui courroient après lui : l’on ose bien crier à l’encontre de moi, mais personne n’ose me mordre. Cela dit, j’allai à part avec lui, et, connoissant la grandeur de son courage, ne feignis point de lui montrer le pasquil[1]. L’ayant lu, il me dit en riant : Eh ! ces gens-là sont bien menteurs de dire que je n’affectionne point les hommes de lettres ; ils ne sçavent pas la doctrine que vous avez, ou bien ils ignorent combien je fais état de vous. Je le remerciai de la courtoisie qu’il témoignoit envers moi, et lui demandai si jamais aucun poëte ne l’avoit prié de quelque chose qu’il ne lui eût point accordée : il songea quelque temps et me dit qu’il n’y avoit pas trois mois qu’un certain homme lui avoit présenté des vers à sa louange, pour lesquels il lui avoit promis de lui faire bailler cinquante écus, mais qu’il croyoit que ses gens avoient restreint sa libéralité. Pour le sûr, c’est donc celui-là qui a fait ces vers-ci en indignation, lui dis-je alors : je me doute bien qui est le personnage, et,

  1. Pour : Pasquin, satire courte et plaisante.