Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/234

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vos sujets. Je ne vous demande ni gages ni récompense, pourvu que j’aie ma vie, c’est assez, et, si je me promets bien de vous rendre de bons offices que vous ne devez pas espérer de plusieurs. Je suis licencié ès lois et avocat en un siége royal, monseigneur, et ai autant de bonnes lettres qu’il m’en faut pour toute sorte d’occasions. Au reste, j’ai du courage, et, s’il est besoin de manier une épée, je m’en acquitterai aussi bien que pas un gentilhomme de votre suite. Je n’ai pas le loisir de parler à vous à cette heure-ci, répondit Clérante ; je vous remercie de la bonne volonté que vous avez de me servir ; si ma maison n’étoit point faite et remplie de tous les officiers qu’il lui faut, je vous emploierois au mieux qu’il se pourroit faire. Alors cet homme, avec des yeux égarés, lui repartit ainsi : Si vous connoissiez ma vertu, tant s’en faut que vous fissiez difficulté de me prendre, qu’au contraire vous me viendriez prier vous-même de me mettre en votre maison ; je vois bien que vous ne méritez pas d’être servi d’un tel homme que moi. Ces outrageuses paroles irritant Clérante, il commanda à ceux qui étoient autour de lui de le chasser : ils le prirent par le bras pour le mettre dehors ; mais jamais ils n’en purent venir à bout, tellement que Clérante dit que l’on le laissât là, s’il s’y trouvoit bien. Étant en liberté, il s’assit sur une chaire, et, après avoir quelque temps gardé le silence, avec des gestes extravagans, il prit ainsi la parole : Je veux parler à toi, seigneur magnissime, et te dire trois mots aussi longs que le chemin d’Orléans à Paris : tu sçais bien que le celivage[1] feu qui rote en haut environne la tête de l’antiperistase[2] de ta renommée, et que le serpent Python, qui couvroit toute la terre de telle sorte qu’il n’y avoit plus de place pour faire le domicile des hommes, a été tué par Apollon porte-traits. Ô le grand coup ! les corbeaux d’allégresse en ont dansé la bourrée au son d’une hallebarde de bois, et les trois hallebrans[3], qui étoient les conducteurs, ont joué d’une cimbale de cimetière, cependant, pour plaire en partie aux lièvres de delà les monts.

  1. Adjectif forgé par Sorel (cœœlivagus).
  2. Que vient faire ici ce grand mot, qui sert à déterminer l’action de deux qualités contraires, dont l’une, par son opposition, excite et fortifie l’autre ?
  3. Jeunes canards sauvages.