Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/233

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fois, pour dire la vérité, il n’y avoit pas moyen que j’opérasse du tout en cela, car il faudroit détruire tous les hommes, qui n’ont plus rien maintenant d’humain que la figure. Je ressemblois aussi à cet autre Hercule gaulois[1] qui attiroit les personnes par les oreilles avec des chaînes qui sortoient de sa bouche ; je le puis dire sans vanité, et que ceux qui m’oyoient discourir, avec la modestie que je gardois quelquefois, étoient attirés à me vouloir du bien.

Que, si Clérante faisoit quelque chose dont je croyois qu’il méritât d’être repris, ma censure étoit si douce, qu’elle ne l’offensoit aucunement ; joint qu’elle ne se faisoit qu’en secret. L’on dit que Diogène, étant mis en vente avec des autres esclaves, fit crier s’il y avoit quelqu’un qui voulût acheter un maître, et que de fait celui qui l’acheta[2] souffrit d’être maîtrisé par lui, recevant les enseignemens de philosophie qu’il lui donna : ainsi j’étois au service d’un maître qui me nourrissoit et me bailloit bon appointement, et je prenois de l’autorité sur lui, et lui commandois qu’il s’abstînt de beaucoup de choses ; je m’y comportois aussi d’une façon qui ne lui étoit point désagréable, et tout autre que moi n’y eût pas réussi de la sorte.

Comme j’étois un matin dedans la cour, il vint un homme, vêtu assez modestement, demander à parler à lui. Les gens qui sçavoient que je possédois du tout Clérante envoyèrent celui-ci par devers moi, pour voir s’il auroit alors un libre accès auprès de lui. Ce personnage[3], de trente-cinq ans ou environ, ayant de très-bonnes raisons, et en gestes très-grave, fut pris de moi pour honnête homme : je le menai jusqu’à l’allée de la chambre de Clérante, et lui dis qu’il entrât hardiment, puis m’en retournai où j’avois affaire. Il fait à Clérante une très-humble révérence, et lui dit : Monseigneur, l’extrême désir que j’ai de vous rendre du service, joint à celui de me voir délivré des persécutions de quelques-uns de mes parens, me fait venir ici pour vous supplier de me mettre sous l’aile de votre protection, en me rangeant au nombre de

  1. Hercule-Ogmion. Voy. Lucian. In Hercule Gallico.
  2. Ce maître était un riche Corinthien du nom de Xéniades.
  3. Ne s’agirait-il pas de Dulot, ce fou qui passe pour l’inventeur des bouts-rimés et qui avait de si étranges lubies ?