Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/236

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duit en sa chambre, s’imagina que je l’avois fait pour lui apporter du contentement ; mais, m’ayant fait appeler, il connut que je n’avois encore rien sçu de la folie du personnage. Pour mettre notre avocat en humeur de bien jaser, je chasse d’auprès de lui des badins qui lui font des questions cornues dont ils l’irritent ; je ne lui parle que de plaisir et de bonne chère, je lui rends du respect, je fais semblant d’admirer ses propos ; et cela le convie à m’en arranger de si plaisans, que je ne sçais quelle discrète retenue il faut avoir pour n’en rire point.

Dès le jour même, il vint de certains hommes le demander ; l’on les amena à Clérante, auquel ils dirent que c’étoit leur parent, qui avoit l’esprit troublé par la fâcherie qu’il avoit reçue de la perte d’un procès où il alloit de tout son bien, et, par charité, ils le retireroient en leur maison, encore qu’il leur fît beaucoup de maux lorsqu’il tomboit en sa plus grande frénésie. Je vous veux délivrer de peine, répondit Clérante ; il s’est venu offrir à moi, je désire le retenir et lui faire bon traitement. Les parens, aises d’en être déchargés, le laissèrent donc chez Clérante, qui, dès l’heure même, lui donna le nom de Collinet, et commanda que l’on l’habillât en gentilhomme.

Il étoit quelquefois des semaines tout entières, sans tomber dans l’excès de sa folie, et parloit, en ce temps là, fort subtilement, et quelquefois fort éloquemment, bien qu’à la vérité il y eût toujours de l’extravagance en ses discours. La défense que l’on avoit faite à tous les gens de la maison de ne l’irriter par des malices outrageuses empêchoit qu’il ne se mît en fougue et ne devînt méchant comme plusieurs autres fois.

L’on ne pouvoit recevoir que du contentement de sa présence, et n’y avoit pas un seigneur qui ne fût bien aise de l’entendre quelquefois et de lui voir faire quelques plaisantes actions.

Je le gouvernois tout à fait : aussi m’appeloit-il son bon maître, et Clérante son bon seigneur. Quand je voulois toucher vivement quelqu’un, je lui apprenois quelque singerie par laquelle il lui découvroit ses vices ; si bien que plusieurs, le voyant aucunes fois raisonner fort à propos, s’imaginoient qu’il n’étoit pas vraiment insensé, mais qu’il le contrefaisoit.

En sa jeunesse, il avoit eu l’esprit si beau, qu’il ne se pou-