Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/245

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ques vérités de la cour qui faisoient rire la compagnie. Il y eut un je ne sçais qui d’homme de ville, vêtu de satin noir, qui survint, et ne reçut pas volontiers quelques injures qu’il lui fit, comme de dire à Luce qu’il avoit la mine d’une médaille antique de cocu, et que son nez étoit fait en tresse ; il le tira à l’écart, et lui dit tout bas, de peur que Clérante, l’oyant, ne s’en irritât : Maître sot, vous contrefaites l’insensé ; si vous aviez affaire à moi, je vous ferois bien retrouver votre esprit à coups de verges. Il fallut qu’il s’en allât aussitôt, autrement Collinet, qui entroit en fougue, lui eût fait un mauvais parti. Dès qu’il fut de retour, il me conte son aventure que j’entendois bien du premier coup, encore qu’il y eût bien du coq-à-l’âne en ses discours. Je lui promis, sur ma foi, que je lui ferois tirer vengeance de son ennemi, encore que je ne connusse pas celui à qui il en avoit. Tout à propos, un soir que j’étois à pied dans les rues avec mes gens, et lui aussi à ma suite, j’aperçois de loin un trésorier qui depuis peu m’avoit retenu la moitié d’une somme que j’avois à prendre sur lui. Pour le faire accommoder comme il méritoit, je le montre à Collinet, et lui dis que c’est infailliblement son homme. Lui, qui me croit, se met promptement en armes, prenant deux œœufs à une fruitière, qu’il lui jette à la face, et lui en gâte sa digne rotonde, qui étoit redressée comme la queue d’un paon ; davantage il lui baille un demi-quarteron de coups de poing dans le nez, qui le font saigner comme un bœœuf que l’on assomme. Je passai tout outre sans regarder seulement derrière moi, afin que l’on ne jugeât point que j’eusse part à cette folie-là. Mes laquais ne me suivirent pas de si près, ils n’avoient garde ; ils aimoient bien mieux assister Collinet, contre qui le financier prenoit le courage de se revancher : ils assaillent l’ennemi à coups de bâton, tandis que notre fol, se reposant, les regarde faire, et dit : Vous ne me menacerez plus de me faire fouetter qu’il ne vous en souvienne, maître vilain. Les bourgeois, qui connoissoient le trésorier, s’assemblent et sont prêts à se jeter sur mes laquais, qui, pour éviter leur fureur brutale, qui leur a fait prendre la hallebarde enrouillée, disent : Messieurs, ce coquin a offensé ce gentilhomme de Clérante, que vous voyez. Oui-da, dit Collinet, je suis gentilhomme de Clérante. Au nom de ce seigneur fort respecté, l’on s’arrête un peu, et mes gens