Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/256

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je donnai de l’argent à mon laquais pour aller acheter un cotret et un fagot. Cependant la dame du logis m’entretint de mille choses les plus agréables du monde ; elle me juroit sa foi naïvement que, depuis que les jours de dévotion étoient venus, elle n’avoit rien gagné. Elle me demanda si je voulois qu’elle me fît voir quelque jour une des plus belles bourgeoises de Paris. Je lui répondis que j’en serois fort aise, et voulus sçavoir à quel jour cela se pourroit faire. Ma foi, me dit-elle, j’aurai bien de la difficulté à vous tenir ce que je vous promets : mais quoi, vous êtes galant homme, il vous faut contenter. La dame que je vous dis a un mari bien jaloux ; il ne la laisse guère sortir que les fêtes et les dimanches ; j’irai lui parler de vous, et possible viendra-t-elle ici vous voir l’un de ces jours (Dieu me pardonne, s’il lui plaît), au lieu d’aller à la messe ou à vêpres. Je m’étonnai d’ouïr le discours de cette femme, qui vouloit paroître dévote et mauvaise en même temps, et cela me toucha l’âme, de sorte que je ne voulus point qu’elle fît venir sa bourgeoise. Ainsi je vous assure que, comme il n’y a rien qui guérisse tant un vicieux que le dégoût qu’il a quelquefois de son propre vice, l’on trouve souvent en ces lieux-là des choses qui vous font plutôt haïr les péchés que de vous les faire rechercher ; tellement que, lorsque je suis touché de quelque dévotion, à peine me puis-je repentir d’y avoir été. Je vous en dirois davantage, n’étoit qu’il faut que j’achève mon conte, qui n’est pas des pires. Mon laquais étant revenu avec du bois, je ne voulus point le faire allumer que celle que l’on étoit allé querir ne fût venue, afin qu’elle eût sa part de ma joie. J’attendis pour le moins deux heures avec impatience : la maîtresse de la maison ne sçavoit plus quel conte me faire, pour me divertir. Enfin, voyant qu’il se faisoit nuit, je ne me voulus plus tenir là pour si peu de chose, et, ne regrettant que l’argent que j’avois employé en bois, je dis que je n’entendois pas que la gueuse qui m’avoit tant fait attendre s’en chauffât quand elle seroit venue ; et aussitôt, ayant commandé à mon laquais de l’emporter, je m’en allai tout fâché. Au premier coin, je lui fis décharger son fagot et son cotret, bien qu’il passât encore par là quelques personnes de qualité ; j’y fis mettre le feu par mon Basque avec un flambeau qu’il alla allumer à une taverne, et je me chauffai là, moi troisième,