Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/263

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qu’afin que l’on le vît ils les faisoient tomber l’une après l’autre. La bourgeoise présenta une couple de fourchettes d’argent, une certaine femme de village en présenta de fer, à tirer la chair du pot, où il y a voit une cuiller au bout ; une autre, des pincettes et des tenailles : si bien qu’en tout ceci il y avoit la figure des cornes, ce qui étoit un présage très-mauvais pour le pauvre Joblin. Il fut là avec son épouse un quart d’heure, après que l’on lui eut fait tous les dons, pour attendre s’il n’y en avoit point encore à faire. S’étant retirés, ils comptèrent ce qu’ils avoient dépensé ; et, voyant qu’ils perdoient beaucoup à leur noce, ils se mirent à pleurer si démesurément, que moi, qui étois auprès d’eux, je fus contraint d’essayer de les consoler. Le père de la mariée leur vint dire alors que le seigneur lui avoit accordé que toute la compagnie vînt danser en son château, et qu’ils marchassent les premiers avec le violon. J’accordai mon instrument, et, jouant la première fantaisie qui me vint en l’esprit, je fus conducteur de toute la bande. Le son des cymbales ne plaisoit pas à chacun ; Clérante fut contraint de laisser les siennes inutiles. En marchant devant moi, il faisoit des pas et des postures si agréables, que, si je ne l’eusse point connu, je l’eusse pris pour le plus grand bateleur du monde. Étant dans la cour du château, je jouai des branles que presque toute la compagnie dansa. Après cela, je jouai des gaillardes et des courantes, que les pitauts dansoient d’une telle façon, que j’y recevois un extrême plaisir, ce qui m’empêchoit d’avoir du regret de m’être si prodigieusement métamorphosé. D’ailleurs j’étois infiniment aise d’entendre les discours de quelques bonnes vieilles assises auprès de moi ; elles disoient que les parens des mariés étoient bien chiches ; qu’ils n’avoient pris qu’un violon, et qu’ils ne leur avoient pas fait assez bonne chair. Parmananda, se disoit l’une, quand je maria ma grande fille Jacquette, il y avoit tant de viande de reste, que le lendemain, qui étoit un jeudi, il fallut prier notre curé de nous venir aider à la manger, de peur qu’elle ne se gâtât en la gardant pour le dimanche, encore fallut-il au soir en faire des aumônes à tous les pauvres du village ; et si la grande bande des cornets étoit à la noce ! Les autres tenoient de pareils propos, sans songer à la danse. Ce qui m’étoit encore bien plaisant à entendre étoit le discours qu’un jeune