Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/265

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plus clairement ses intentions ; mais, pour montrer la grande affection qu’il lui portoit, il la mena danser une gaillarde, où il haussoit les pieds et demenoit les bras et tout le corps de telle façon, qu’il sembloit qu’il fût désespéré ou démoniaque, ou malade de Saint[1]. Je vis encore faire là d’autres badineries qui seroient trop longues à réciter. Qu’il vous suffise que je voyois pratiquer tout un autre art d’aimer que celui que nous a décrit le gentil Ovide.

Tandis Clérante regardoit avec attention tout ce qui se faisoit, et, à l’arrivée de beaucoup de noblesse qui se rendit dedans la salle du château, sans regarder la noce, il s’y en alla, parce que la bourgeoise y étoit entrée aussi. Or ça, compère, lui dit le seigneur, en prenant garde au bandage de sa tête, qui est-ce qui a voulu rompre le coffre de ton entendement ? C’est une personne qui n’en a guère, répondit-il, en contrefaisant sa voix le plus qu’il pouvoit : j’ai une si méchante femme, que je pense qu’elle a le diable au corps. Ah ! messieurs, le œcœur me crève tant j’en ai de douleur : Dieu sçait combien j’ai tâché de fois à la rendre bonne, en la battant dos et ventre, mais je n’en ai pu venir à bout, encore que l’on dise que celles de son sexe soient de l’humeur des ânes et des noyers, de qui l’on ne tire point de profit qu’en les battant fort et ferme. Je suis tonnelier de mon état, et je ne joue de mes cymbales que les bonnes fêtes. Dernièrement, ne la pouvant faire cesser de me dire des injures, je la mis (à l’aide d’un mien valet) dans un de mes grands tonneaux, dont je fermai après l’ouverture avec des douves, de sorte qu’elle n’avoit plus d’air que par le trou du bondon ; je pris mon poulain, et devallai ainsi le vaisseau jusqu’en ma cave : je le remontai et le redevallai encore par plusieurs fois, le plus vite qu’il me fut possible, afin qu’elle fût si tourmentée là dedans, qu’elle se repentît de m’avoir offensé. Mais, tout au contraire de ce que je pensois, elle mettoit, quand elle pouvoit, sa bouche près la petite fenêtre de sa loge, et me disoit des vilenies insupportables. Enfin, je fus contraint de la laisser là passer sa colère. Sur le soir, il me vint une maudite envie de prendre avec elle mon plaisir ordinaire, auquel je m’étois tellement accoutumé, que

  1. Épileptique.