Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/266

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je ne m’en pouvois passer une seule nuit sans souffrir autant de mal que si l’on m’eût brûlé à petit feu. Néanmoins je ne la voulois pas tirer du tonneau, craignant qu’elle ne me fît quelque outrage, comme elle avoit déjà fait plusieurs fois pour moindre occasion : Baisez-moi par le trou, mamie, lui dis-je, puis nous ferons la paix. Non, non, répondit-elle, j’aimerois mieux l’amitié des diables d’enfer que la tienne. Je ne te ferai plus rien, ma foi, lui repartis-je, je veux dire que je ne te battrai plus ; car, pour le reste, il faut toujours que l’homme se mette en son devoir. Donne-moi donc six baisers sans sortir de là, et, dès que tu auras achevé, je te promets que je te délivrerai de prison. Cette offre lui toucha les sentimens ; elle s’accorda à ce que je voulois, et je pense qu’elle approchoit sa bouche le plus proche du trou du bondon qu’elle pouvoit ; mais, quant à moi, je ne pus faire une assez longue moue pour la baiser. Enfin, je fus forcé de la tirer du lieu où elle étoit, tant mon désir me pressoit ; mais, dès que je me fus un peu réjoui avec elle, elle recommença à me quereller et me dire qu’elle sçavoit bien que j’avois fait l’amour à une de ses voisines. Je ne sçais comment elle s’en apercevoit, car j’étois si vaillant, que je la caressois autant qu’à l’ordinaire ; mais, en effet, elle se fâcha outre mesure. Le soleil, en se levant, vit notre castille, et fut témoin comme elle me jeta un pot à pisser à la tête, dont elle me blessa, ainsi que vous me voyez ; et si je vous assure qu’il m’est à voir que je n’étois point coupable.

La fable de Clérante fit rire toute la compagnie, et même la bourgeoise, qui lui fit plusieurs demandes bouffonnes. Un gentilhomme de la troupe lui commanda de chanter quelque chanson. Il touche ses cymbales aussitôt, et en dit une des plus gaillardes. Étant convié d’en dire encore d’autres, et n’en sçachant point, il dit qu’il me falloit appeler, et que j’en chanterois des plus plaisantes du monde. La noce demeura sans violon, pour le contentement du seigneur du village, vers lequel je me transportai incontinent. Mon instrument et ma voix s’accordèrent ensemble pour dire plusieurs chansons les plus folâtres que l’on ait jamais ouïes, et que j’avois composées le plus souvent le verre à la main, pendant mes débauches ; je faisois des grimaces, des gestes et des postures dont tous les bouffons de l’Europe seroient