Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/268

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dans la cour la plus plaisante chose du monde. En dressant les potages et le ris jaune du dîner, j’avois mis dedans une certaine composition laxative que j’avois apportée. Cette drogue ayant fait alors son opération, tous ceux de la noce étoient contraints d’aller se décharger le plus près qu’ils pouvoient d’un fardeau qui ne pèse guère et qui est pourtant le plus difficile à porter de tous. Il y en avoit qui entroient dedans les écuries en serrant les fesses ; d’autres, n’ayant pas le loisir d’aller si loin, se vidoient sur le fumier à l’endroit où ils se trouvoient. En mon absence, la jeunesse avoit voulu danser aux chansons : la plupart sortoient de la danse pour obéir au fâcheux tyran qui leur commandoit ; mais la pauvre épousée, qui souffroit d’aussi violentes tranchées que les autres, parce qu’elle avoit trop mangé de ris, étoit en une peine extrême. Elle ne croyoit pas qu’il fût bienséant à elle, pour qui se faisoit la fête, de quitter ceux qui la tenoient par la main ; si bien qu’elle laissa couler jusqu’à terre une certaine liqueur dont l’odeur mauvaise, parvenant à la fin au nez de ceux qui dansoient, et qui avoient marché dessus par plusieurs fois, les fit regarder en terre, et émut en eux une grosse dispute sur ce point épineux, sçavoir qui c’étoit qui avoit fait la vilenie. Les hommes se retirèrent du pair, d’autant qu’ils alléguèrent que leurs hauts-de-chausses étoient assez larges pour contenir les excrémens de plus de deux semaines sans qu’ils fussent contraints de les jeter ainsi en bas devant tant d’honnêtes personnes. Mais, chacun souffrant un même mal, et se trouvant honteux de lâcher ses ordures dans la cour du seigneur, que j’avois appelé aux fenêtres avec toute la compagnie, pour voir cette plaisante aventure, tous ceux de la noce s’en retournèrent en leur logis l’un après l’autre, non pas sans recevoir force gausseries de ceux qui les voyoient danser d’autres courantes que celles que j’avois jouées, de mon rebec. Chacun donna son avis là-dessus, et presque tous concluoient que l’occasion de leur devoiement d’estomac étoit qu’ils n’avoient accoutumé de manger que du pain.

La bourgeoise même ne fut pas exempte de cette maladie, qui la surprit à l’improviste, comme elle se moquoit de ceux qui en étoient tourmentés. Aussitôt, craignant de commettre une faute pareille à celle de la mariée, elle sortit de la salle, et, ne sçachant où se décharger, elle alloit d’un côté et d’autre.