Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/270

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tout ce qu’il porte. Pour faire la sainte Nitouche, en s’écriant elle couvre soudain ses yeux avec sa main, dont elle entr’ouvre néanmoins les doigts finement, l’hypocrite qu’elle est, pour voir sans que l’on s’en aperçoive. Clérante, continuant à faire des extravagances, et la trouvant toute droite au milieu de la salle, s’approcha d’elle pour pisser, comme si elle eût été une muraille ou une statue : en tenant sa main dans ses chausses, il se laissoit déjà aller la tête pour s’appuyer à elle, lorsqu’elle se recula en arrière ; et enfin l’on me conseilla de le mener reposer. Je le conduisis au logis de la bourgeoise où étoient les courtines du mariage. Comme elle fut revenue, elle le fit coucher dans une petite chambre auprès de la porte, et me demanda si je croyois que la raison lui revînt bientôt : elle me parloit de cela avec une façon qui me donnoit à connoître qu’elle n’étoit guère joyeuse de le voir ainsi assoupi, et qu’elle eût mieux aimé lui voir seulement un peu de gaillardise ; voilà pourquoi je lui répondis que dans une heure il ne paroîtroit pas qu’il eût bu. Elle avoit vu une bonne partie de son corps, étant entrée au lieu où il étoit couché, et ne cessoit de me louer son embonpoint et sa bonne mine, que l’on remarquoit facilement, encore qu’il eût le visage à demi couvert de linge ; ce qui me mit en la fantaisie qu’elle étoit beaucoup portée à lui vouloir du bien. Je le contai après à Clérante qui en fut très-aise. Véritablement je ne me trompai point ; car elle eut de si fortes tentations, qu’après que tout le monde se fut retiré chez soi, et qu’elle m’eut fait coucher dans une chambre à part, elle s’en alla sans chandelle se glisser dans le lit de Clérante, s’imaginant qu’elle prendroit son plaisir avec lui le plus secrètement du monde, parce que lui-même ne pourroit sçavoir avec quelle personne il seroit, n’ayant point de lumière, et qu’ayant encore alors l’esprit un peu troublé il croiroit le lendemain, possible, que ce seroit un songe que tout ce qui lui seroit avenu.

Elle ne l’eut pas sitôt embrassé, qu’il reconnut qui elle étoit, et, sans dire mot, essaya de l’assouvir des plaisirs après lesquels elle soupiroit tant. Sur les onze heures, l’on heurta à la porte ; incontinent elle se lève, et s’y en va. Elle demande qui c’est qui veut entrer : c’est son mari qui lui répond, et qui la prie de lui ouvrir vitement, parce qu’il est fort las, étant venu de la ville tout d’une course. Mon Dieu ! dit-elle,