Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/272

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avoit vu des actions populaires qu’autrement il ne pouvoit voir qu’avec beaucoup de difficulté ; et d’ailleurs à cause qu’il étoit bien aise de changer pour un petit de temps de manière de vivre, et de voir comment on le traiteroit s’il eût été joueur de cymbales ou vielleur. Lorsque les grands se veulent donner du plaisir dans une comédie, ils n’ont garde de prendre d’autres personnages que les moindres. Leur contentement est d’éprouver, au moins par fiction, ce que c’est que d’une condition fort éloignée de la leur. Que nous sert-il de nous tenir si fermement dans la majesté des grands états, sans nous résoudre à faire une démarche ? La fortune nous tire le plus souvent malgré nous hors des pompes royales qui nous environnoient, et nous jette dans la gueuserie, nous réduisant à vivre sous des cabanes de boue. Il n’est que de s’accoutumer de bonne heure à être petit compagnon. Néron avoit quelque chose de galant, quoi que dise le vulgaire. Il s’étudioit à jouer du cistre[1], afin d’en gagner son pain, s’il étoit quelque jour dépossédé de son trône. D’un autre côté, ce n’est pas une mauvaise leçon pour les grands seigneurs que d’apprendre comment les pauvres sont contraints de vivre, parce que cela leur donne de la compassion du simple peuple envers lequel ils témoignent après une humanité qui les rend recommandables.

Il est vrai que parmi toutes ces choses, qui peuvent être faites à une bonne intention et sans aucun mélange d’impureté, ce seigneur avoit lâché la bride à ses impudicités ; mais il n’y a homme si parfait qui n’ait ses défauts. Songeons au bien et laissons le mal. Prenons garde que Clérante avoit fait des choses qui lui pouvoient beaucoup servir. Nous eûmes toutes ces considérations dessus le chemin ; et, quand nous fûmes arrivés au bois où nous avions pris nos méchans habits le jour précédent, nous les quittâmes pour reprendre les nôtres ordinaires, que mon valet nous bailla après qu’il nous eut atteints. Clérante, étant arrivé chez lui, mande un conseiller de ses amis, à qui il apprend que l’on a ouï dire à un vieil gentilhomme de la contrée qu’il y a un homme aux environs de son château en délibération de le tuer. Le con-

  1. Manière de luth dont le manche est plus long, et divisé en dix-huit touches.