Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/288

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tout à bon, le comte en fut fort content, en effet, et alla conter partout comme il avoit vaincu cet homme, qui avoit toujours tant fait du brave ; tellement que, pour cette victoire imaginaire, il croyoit presque mériter des triomphes aussi superbes que ceux des Romains.

Voilà l’histoire que je racontai ; elle ne fut pas sitôt achevée, que tous ceux qui l’avoient ouïe me supplièrent de leur dire le nom du comte : je n’en fis rien, car je vous jure que ceux de qui j’avois appris toutes ces nouvelles me l’avoient celé.

Le comte Bajamond, ayant écouté une partie de mon discours, en me regardant d’un œœil sévère, de quoi je ne me pouvois imaginer la cause, s’étoit retiré de là. Un de la troupe y ayant pris garde, et sçachant qu’il étoit de l’humeur vaine de celui dont j’avois parlé, dit en riant qu’il avoit quelque opinion que ce fût lui. Pour moi, j’eus à la fin une même croyance, et pourtant je ne le divulguai pas. Nous ne nous trompâmes aucunement, car il avoit quelque part à ce que j’avois dit. Il me le fit paroître depuis, par la vengeance qu’il voulut tirer de moi, croyant que j’avois tort d’avoir raconté une histoire qui lui appartenoit.

Un soir que je revenois de discourir avec une certaine dame, je fus abordé par son valet de chambre, que je ne connoissois pas pour tel, lequel me dit qu’il y avoit, au coin d’une rue prochaine, un gentilhomme de mes amis qui désiroit de parler à moi. Voyez comme ce traître sçut bien prendre son temps : j’étois à pied et n’avois qu’un petit Basque de nulle défense à ma suite, d’autant que je venois d’un lieu où, pour n’être pas connu de tout le monde, je n’avois pas voulu aller en grand équipage.

Je ne me défiai point de lui, et marchai en sa compagnie en discourant de plusieurs choses, et recevant beaucoup de témoignages qu’il étoit d’un bon naturel. En passant par un carrefour, où étoit une lanterne, selon la coutume de la ville, il jeta les yeux sur mon épée, et me dit : Mon Dieu, que vous avez là une garde de bonne défense ! la lame en est-elle d’aussi bon assaut ? Que je la tienne, je vous en prie. Il n’eut pas sitôt achevé la parole, que je la lui mis entre les mains ; il la tira du fourreau, pour voir si elle n’étoit point trop pesante, et, comme il en disoit son avis, nous arrivâmes en une petite rue fort obscure, où je vis de certains