Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/353

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étoit folâtre, disoit alors à sa dame : Eh bien ! y a-t-il quelque chose dont la persévérance ne puisse venir à bout ? J’ai trouvé l’artifice d’ouvrir ce qui est le mieux fermé ; il faut à présent que tout ce qui est du reste me cède.

Lorsqu’un homme rempli de présomption entend dire quelques mots ambigus, il leur trouve un sens à sa gloire : celui qui croit être haï d’un chacun tourne tout à son blâme et à son dommage. Ainsi les fantaisies des hommes s’accommodent à leurs passions et leur font ordinairement paroître les choses qu’ils craignent ou qu’ils espèrent. Cela se reconnoît principalement aux personnes avaricieuses, qui ne voient jamais parler deux hommes ensemble qu’ils ne croient qu’ils discourent des moyens de dérober leur bien. Le sieur du Buisson, le plus grand lésinant de la terre, étoit de cette belle humeur, et, oyant les paroles de l’amant de la fille, il les expliqua selon les soupçons qu’il avoit. Aussitôt il crut que quelqu’un s’efforçoit d’ouvrir son bahut, et la fâcherie vint tout à fait à s’emparer de son âme, lorsque le jeune gentilhomme poursuivit ainsi : Je n’aurai plus désormais sujet de m’attrister, je suis possesseur de la chose la plus chère de céans. Mais nous ne songeons pas que le jour vient petit à petit : j’ai crainte que l’on ne me trouve encore sur le fait, si je ne m’en vais tout à cette heure. Mais, mon Dieu ! pourrai-je bien grimper par dessus la muraille ? Je ne sçais. Ah ! ma foi, tu dis vrai, disoit le sieur du Buisson ; tu as de vrai la plus chère chose de mon logis, puisque tu as pris ce que j’avois serré dans mon coffre ; mais tu ne l’emporteras pas comme tu penses, je te servirai bien d’obstacle.

Ayant alors une résolution généreuse, il prit son épée, et s’en vint à la porte de la chambre, qu’il pensa enfoncer à coups de pied. Francion, qui avoit fait la nuit un sommeil tout d’une pièce, et n’avoit point ouï le tremblement de la couche, se réveilla à ce bruit, et vint voir qui le faisoit. Quand il eut reconnu du Buisson à sa parole, il lui demanda pour quel sujet il se mettoit en colère. Comment, dit-il, n’en ai-je pas grande occasion ? Il y a là dedans quelqu’un de vos serviteurs qui a crocheté un de mes coffres. Je ne le pense pas, reprit Francion, je n’ai point de gens qui ne me semblent très-fidèles. Et toutefois voyons si ce que vous dites est vrai ; j’en veux faire la punition moi-même et très-rigoureuse. Tandis qu’il disoit