Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/398

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au château, conduisez-y ce drôle-ci. Lui, qui avoit meilleures oreilles que l’on ne pensoit, entendit bien ces paroles, qui lui firent conjecturer quelque chose de sinistre pour lui. D’ailleurs l’on ne le portoit point respectueusement comme un homme d’État ; mais, en allant vite, l’on heurtoit sa chaire à tous coups contre des bornes. Cela lui donna à penser que l’on n’avoit pas envie de le trop bien traiter quand il seroit au château de la ville. Toutefois il se tint coi, et, sçachant que toutes les paroles du monde étoient inutiles à son infortune, il feignit de dormir et commença de ronfler. Ses meneurs, n’étant pas accoutumés à avoir un si lourd fardeau, avoient les bras extrêmement las et suoient à grosses gouttes ; de sorte qu’étant au coin de la rue de Joconde, où il ne passoit personne, ils avoient voulu se reposer, et pour se rafraîchir étoient entrés dans un cabaret, où ils buvoient un coup chacun, s’imaginant que leur homme ne s’éveilleroit pas, et que, quand il s’éveilleroit il n’auroit pas la volonté de s’enfuir, et que, quand même il auroit cette volonté, il n’auroit pas le pouvoir de l’exécuter, ses jambes étant toutes enflées et ses pieds tout tortus pour la douleur de la goutte. Mais ils avoient été bien trompés ; car, sitôt qu’ils avoient été partis, redoutant la colère du gouverneur, il avoit bien sçu trouver des forces pour s’en aller, et avoit laissé vide la place que Francion avoit remplie.

Les deux conducteurs, ayant assez bu, s’en revinrent à la chaire, et ne s’avisèrent point que ce n’étoit pas leur personnage qui y étoit, parce qu’il y avoit des rideaux tout à l’entour, dont Francion étoit caché, et ne lui voyoit-on que le bout des pieds. Ils prirent la charge et la portèrent allègrement, le vin leur ayant donné de nouvelles forces. Francion ne dit mot, craignant de les faire arrêter, et étant fort aise d’être ainsi mené en quelque lieu que ce fût, d’autant qu’il ne pouvoit pas bien marcher encore. Ces gens-ci me portent à l’hôpital sans doute, au lieu du malade qui s’en est fui, disoit-il en lui-même ; il n’importe, j’y serai toujours mieux que dedans cette rue, où ma foiblesse me contraindroit de demeurer. Pour le moins, si ma chute m’a fait quelque mal, je me ferai panser par le chirurgien. Les hommes le portoient toujours, cependant, sans parler à lui, le prenant pour le vieillard, qu’ils ne vouloient pas réveiller. Quand ils furent au châ-